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Liban

« Rue du martyr Moustapha Badreddine » à Ghobeyri, une provocation de plus

Crise

La décision de nommer une rue en hommage au cerveau présumé de l’assassinat de Rafic Hariri relève de la « sédition », accuse Saad Hariri.

Fady NOUN | OLJ
19/09/2018

« C’est l’essence même de la sédition », a réagi hier le Premier ministre désigné, Saad Hariri, en commentant la décision de la municipalité de Ghobeyri de baptiser l’une de ses rues principales du nom du « martyr Moustapha Badreddine », cerveau présumé de l’assassinat de son père, l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, le 14 février 2005. L’artère choisie se situe au voisinage immédiat de l’hôpital gouvernemental de Beyrouth, qui porte le nom du Premier ministre assassiné.

« La décision de nommer une rue Moustapha Badreddine est regrettable », a déclaré M. Hariri. « Nous avons eu recours à la justice et avons parlé de stabilité et de calme, alors que d’autres veulent entraîner le pays ailleurs », a-t-il ajouté, en référence à ses propos conciliateurs la semaine dernière à l’ouverture de la dernière étape du procès de l’assassinat de son père devant le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), à La Haye. M. Hariri avait dit alors qu’il recherchait la « justice » et non la « vengeance ». « Qu’ils assument leurs responsabilités. Ce qui s’est produit est l’essence même de la sédition », a-t-il encore souligné. Se reprenant, et en réponse à une question, le Premier ministre désigné a cependant exclu toute possibilité d’actions séditieuses « tant qu’il existe au Liban des personnes comme Nabih Berry ».

Sur les médias sociaux, toutefois, des menaces de sédition ont été effectivement formulées « si le panneau de la rue baptisée au nom de Moustapha Badreddine est retiré ».

Moustapha Badreddine, un martyr aux yeux du Hezbollah, est considéré par les avocats de l’accusation auprès du TSL comme le cerveau de l’attentat du 14 février 2005 qui a emporté Rafic Hariri, ainsi que le député Bassil Fleyhane et vingt autres victimes. Haut responsable militaire du Hezbollah, tué en Syrie en 2016 dans des circonstances mal éclaircies, Badreddine ne sera par conséquent pas jugé par le TSL. Les quatre autres accusés dans le procès sont tous membres présumés du Hezbollah.


(Lire aussi : Au TSL, la défense de Ayache se fait l’avocat du Hezbollah)


Troubles à l’ordre public
Plus tôt dans la journée, le ministre sortant de l’Intérieur, Nouhad Machnouk, a adressé une lettre à la municipalité de Ghobeyri, exprimant son refus de voir attribuer à l’une des rues de Ghobeyri le nom du « martyr Moustapha Badreddine », invoquant les risques de troubles à l’ordre public que cette décision peut provoquer.

Le 14 juin 2017, la municipalité de ce quartier de la banlieue sud avait adressé au ministère de l’Intérieur une note l’informant officiellement de sa décision d’attribuer le nom de Moustapha Badreddine à l’une de ses rues. Dans un communiqué publié lundi soir, le conseil municipal, présidé par Maan Khalil, avait souligné que « conformément à l’article 63 de la loi sur les municipalités, la décision en question devient légale si un mois s’écoule sans que le ministère de l’Intérieur n’y objecte ». « Or, a-t-il ajouté, la décision a été prise depuis plus d’un an. » « En l’absence de réaction du ministère de l’Intérieur, la décision devient légale », avait renchéri le conseil municipal.


Pas « d’autorisation tacite »
Objectant à cet avis, le ministre sortant de l’Intérieur, Nouhad Machnouk, a indiqué hier que son refus d’avaliser la décision de la municipalité ne pouvait être considéré comme « une autorisation tacite ». Les prérogatives du conseil municipal « ne sont pas absolues, a-t-il fait valoir dans un communiqué, et ne doivent pas être de nature à troubler l’ordre public ; en l’occurrence, la décision est nulle et non avenue car elle aiguise un différend politique de nature confessionnelle et sécuritaire susceptible de troubler l’ordre public, dont le maintien est du ressort du ministère de l’Intérieur. » À l’appui de cet avis, un expert en droit public a affirmé à L’Orient-Le Jour qu’en droit administratif, « le silence ne vaut pas acquiescement », et la décision du président de la municipalité de Ghobeyri doit être entérinée expressément par le ministère de l’Intérieur, son autorité de tutelle.

Pour sa part, l’ancien ministre de l’Intérieur Ziyad Baroud a pris le contrepied de cet avis et considéré que l’article 63 de la loi sur les municipalités est clair. M. Baroud a affirmé qu’en cas de différend entre la municipalité et l’autorité de tutelle, ce sera au Conseil d’État de trancher.


(Lire aussi : TSL : pour la défense, accuser le Hezbollah de terrorisme équivaudrait à accuser de Gaulle ou Aoun de terrorisme


Souhaid : Une logique de vainqueur
Aux volets administratif et politique de l’affaire, l’ancien député Farès Souhaid a ajouté un volet moral. « Certes, reconnaît M. Souhaid dans une déclaration à L’OLJ, il est normal que l’appellation des rues – et des personnes – reflète les différentes phases de la vie d’une nation. Mais en l’occurrence, cette décision qui intervient en pleines plaidoiries du TSL ne peut pas ne pas avoir des conséquences sur le moral d’une partie de la population qui va se sentir agressée et offensée dans ses convictions et sa mémoire. » L’ancien député regrette que cette décision reflète « une logique de vainqueur qui ne laisse au vaincu que la possibilité de soupirer en silence ».

Le député Ziad Hawat (bloc FL) a considéré, lui aussi, que « la décision reflète la position dominante du Hezbollah à l’égard de l’État libanais en raison de son surplus de force ». Pour sa part, à l’issue d’un entretien avec le Premier ministre désigné, l’ancien député Imad el-Hout (Jamaa islamiya) a regretté cette « provocation insupportable ». « Pourquoi le Hezbollah n’a-t-il pas saisi l’occasion et attendu, avant de se livrer à cette provocation, le jugement du tribunal puisque, jusqu’à présent, l’opinion considère encore les personnes en accusation comme des suspects, et non des coupables ? » a-t-il encore dit.


Le Hezbollah exalte le sacrifice de Badreddine
Adoptant des positions diamétralement opposées, le député du Hezbollah Anwar Jomaa, interrogé par L’Orient-Le Jour, a exalté le sacrifice de Moustapha Badreddine et vivement défendu la décision du président de la municipalité de Ghobeyri. M. Jomaa a contesté l’objectivité du TSL dont son parti ne reconnaît pas la légitimité et pointé du doigt les nombreuses erreurs, fausses pistes et démissions qui ont marqué son action depuis sa formation. M. Jomaa a refusé jusqu’à l’idée que l’attribution du nom de Badreddine à une rue de Ghobeyri soit considérée comme « une provocation ». Il a par ailleurs souligné qu’il y a certainement au Liban un conflit d’allégeances et de mémoires « puisque nous avons une place des Martyrs et donnons en même temps à nos rues les noms des généraux qui les ont pendus ».

Le mouvement Amal a, pour sa part, préféré ne pas commenter l’affaire.


Natif de Ghobeyri
Natif de Ghobeyri, en 1961, Badreddine, qui a rejoint le Hezbollah dès sa fondation dans la foulée de l’invasion israélienne du Liban en 1982, aurait été, selon de nombreuses sources, lié à la préparation du double attentat du 23 octobre 1983 contre les contingents américain et français de la Force multinationale de sécurité à Beyrouth, qui a causé la mort de 241 marines américains et 58 parachutistes français. En décembre de la même année, il aurait été impliqué dans une série de sept attentats quasi simultanés au Koweït, notamment contre les ambassades américaine et française, l’aéroport national et un puits de pétrole, alors que les relations entre l’émirat et l’Iran étaient tendues. Arrêté et condamné à mort au Koweït, il s’était évadé de prison lors de l’invasion de l’émirat par Saddam Hussein en 1990.

À la mort de son cousin et beau-frère Imad Moghniyeh dans un attentat à la voiture piégée à Damas en 2008, Badreddine lui succède à la tête des opérations militaires du Hezbollah. Il a été tué en mai 2016 dans une explosion à Damas dans des circonstances toujours entourées de mystère.


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L’azuréen

Dans cette histoire le vainqueur, c’est certainement pas le Liban .

Charles Fayad

...""au Koweït, notamment contre les ambassades américaine et française, l’aéroport national et un puits de pétrole, alors que les relations entre l’émirat et l’Iran étaient tendues. Arrêté et condamné à mort au Koweït, il s’était évadé de prison lors de l’invasion de l’émirat par Saddam Hussein en 1990.""

L’activiste reprend du service au Koweït quand les relations entre l’émirat et les l’Iran se seraient détériorés, et en fin de compte libéré par l’armée de Saddam ! Et pour entretenir la légende, ""on"" lui attribue toutes ces opérations, n’est-ce pas beaucoup pour un seul homme, ""natif de Ghobeyri"" …

Charles Fayad

...""À la mort de son cousin et beau-frère Imad Moghniyeh dans un attentat à la voiture piégée à Damas en 2008, Badreddine lui succède à la tête des opérations militaires du Hezbollah. Il a été tué en mai 2016 dans une explosion à Damas dans des circonstances toujours entourées de mystère.""

Ce n’est pas un hasard que le flou entoure ces deux affaires. Car dans flou, il y a loup ! Et les loups ont envahi non pas Paris, mais Damas !

Charles Fayad

Je relève cette citation : ""L’ancien député regrette que cette décision reflète « une logique de vainqueur qui ne laisse au vaincu que la possibilité de soupirer en silence ».""

Donc, une rue qui porte le nom d’un martyr du Hezbollah, est ressentie comme un pied de nez à la justice internationale et comme un mépris total des victimes. Mais ce n’est pas un précédent ! Je peux citer plus d’une rue qui porte des noms (non pas des membres du Hezbollah) et ressentie par les victimes, ""les vaincus"", ou leurs proches comme de la provocation et ""de soupirer en silence"".

Victime ou bourreau, ce n’est qu’une question de point de vue, et hélas, le Liban est ainsi fait ….

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

JE CORRIGE : ET POURQUOI PAS UNE STA-TUE DU MAR-TIRE ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ET POURQUOI PAS UNE STA-TUE DU MAR-TIR ?

gaby sioufi

n'exagerons pas.
Ghobeiri, achrafieh, ryre, zahle, kobeyyate, tripoli NUL n'a besoin d'autorisation ,
tant que HN ne se prononce pas, cela veut dire QUE C bien autorise.
ET QUE DONC C PAS DU TOUT DE LA PROVOCATION !
D;AILLEURS TROP TARD POUR AVOIR CONSTATE,N'EST CE PAS,LE BLANC SEING DONNE DEPUIS DES DECENNIES A HN.

CECI DIT, au cas ou il n'interviendrait pas a ce sujet aujourd'hui

lila

Triste pays qui n'en sera jamais un tant que les héros des uns resteront les meurtriers des autres....

Irene Said

P.S.
Au fait, ce "martyr Moustapha Badreddine"...qui avait intérêt à l'éliminer à Damas en mai 2016 dans des circonstances restées mystérieuses...?
Qui pouvait-il gêner...Damas, le parti divin, nos chers voisins du Sud...?
Irène Saïd

L’azuréen

Vainqueur de quoi ? Et pour qui? Quand on se dit libanais on agit au nom de tous les libanais pas pour une fraction d’une partie d’un peuple ...point barre

Irene Said

Laissez-leur donc ce petit plaisir et cette fiérté...ils n'ent ont pas d'autres !
Et encore, cette rue est plus ou moins propre...allez-vous promener dans le reste de ces quartiers "contrôlés par le parti divin"...
Irène Saïd



Tabet Karim

La main mise pure et simple sur le pays.... ne cherchons plus midi a quatorze heures....

Bustros Mitri

Il reste encore 3 rues à trouver pour leur donner le nom des 3 autres saints ...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ET QUELLE PROVOCATION !

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