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Liban

Au TSL, la défense de Ayache se fait l’avocat du Hezbollah

Assassinat de Rafic Hariri

Les avocats de l’accusé se disent surpris par les soupçons jetés à la fin du procès sur Wafic Safa et Rustom Ghazalé.

18/09/2018

Les équipes de la défense ont commencé hier leurs plaidoiries finales devant le Tribunal spécial pour le Liban qui juge quatre accusés pour l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Leur objectif est de démontrer à la chambre que l’accusation n’a pas prouvé sa thèse à l’encontre des accusés au-delà de tout doute raisonnable.

La première équipe de conseils à prendre la parole hier était celle de Salim Ayache. Premier des quatre à avoir été accusé, en l’occurrence de coordination et participation à l’opération de surveillance de Rafic Hariri, de planification de l’achat du camion Mitsubishi qui sera piégé et d’organisation de l’exécution de cet attentat.

L’avocat Émile Aoun, l’un des représentants des intérêts de Ayache, a ouvert la plaidoirie en soulevant l’argument de base de l’ensemble des conseils de la défense, à savoir le bien-fondé des preuves basées sur le mouvement des données téléphoniques. Preuves circonstancielles, dont le principe est reconnu par le règlement du TSL (il n’aurait pu en être autrement puisque le mouvement des téléphones forme l’ossature de l’enquête), ces preuves « indirectes » sont contestées autant sur le principe (la défense de Ayache conteste le fait que le contenu des appels ne soit pas connu) que sur la manière dont l’accusation les a exploitées pour soutenir sa thèse.

Le procureur étant tenu de constituer son dossier en réunissant des pièces à charge mais en explorant aussi les pistes à décharge, l’avocat reproche à l’accusation de ne pas avoir cité à comparaître « des témoins proches de Ayache ». Qui plus est, « l’accusation a choisi de faire reposer sa cause sur une série de témoins politiques – 14 témoins politiques de novembre 2014 à mai 2015 – sans lien avec la culpabilité ou l’innocence des accusés ». En liant ses chefs d’accusation au contexte politique de l’attentat du 14 février 2005 (influence syrienne relayée par le Hezbollah, contre laquelle Rafic Hariri s’apprêtait à s’opposer), l’accusation viserait selon lui à « jeter en pâture des éléments de preuve politiques pour essayer de distraire les juges ».


(Lire aussi : « Nous avons senti que nous avons, enfin, une valeur humaine », disent des victimes, au TSL)


« Sur la tête de Hariri »…
Cela n’a pas retenu l’avocat de contester sur le fond les allégations de tensions entre Rafic Hariri et Damas à la veille de son assassinat. Comme pour les deux présidences de la République et de la Chambre, la présidence du Conseil passait forcément par « le portail syrien », a-t-il dit en citant le témoignage du journaliste Charles Ayoub. Selon le conseil de la défense, Rafic Hariri aurait maintenu jusqu’au bout son attitude de déférence à l’égard de Damas. Il a en revanche qualifié de simple « ouï-dire » (donc sans valeur probante) les multiples témoignages sur la réunion de confrontation du 26 août 2004 entre le président syrien Bachar el-Assad et Rafic Hariri au cours de laquelle le premier aurait menacé le second de représailles s’il s’opposait à la prorogation du mandat du président de l’époque Émile Lahoud. La formulation de ces menaces varie en effet d’un témoin à l’autre, signe de non-fiabilité : « Casser le Liban sur la tête de Rafic Hariri/sur la tête de Hariri et de Walid Joumblatt (leader druze, alors député)/sur la tête de Hariri et de Jacques Chirac/sur la tête de Hariri et du peuple libanais. »

Soupçons « inédits » sur Wafic Safa
Pour ce qui est du Hezbollah, c’est une relation de « profond respect » entre Rafic Hariri et le secrétaire général du parti chiite, Hassan Nasrallah, que décrit l’avocat. Le premier aurait tenu à participer aux négociations pour récupérer les restes de son fils Hadi Nasrallah. Et d’ajouter que Hariri avait fait valoir, lors d’une visite officielle à Dubaï en 2004, que le Hezbollah ne constituait pas une problématique interne.

Sur la forme, à l’instar des conseils d’autres accusés, Émile Aoun a contesté le fait que le procureur n’ait développé les rapports entre les accusés et le Hezbollah qu’à la fin du procès, dans son mémoire en clôture. « Nous avons été surpris de voir dans le mémoire des soupçons inédits à l’égard de Rustom Ghazalé et Wafic Safa d’avoir comploté ou participé à l’assassinat. »

À cette « nouvelle accusation », l’avocat répond sur un terrain beaucoup plus politique que juridique, presque sur un ton de mise en garde : « À qui doit l’entendre, le procureur ne peut pas accuser le Hezbollah de terrorisme, ni directement ni indirectement (…). Personne ne peut le faire, que ce soit un expert en téléphonie, un chef d’État étranger narcissique ou excentrique, ou un chef d’État nostalgique de la gloire du passé. Personne ne peut accuser le Hezbollah parce que le Hezbollah est l’icône de la résistance, une école, que vous le vouliez ou pas. »

« Le Hezbollah ne devient terroriste que dans un seul cas : réécrire l’histoire de sorte à faire de De Gaulle ou Churchill, Abdel Nasser ou Michel Aoun des terroristes », a-t-il conclu. Le juge David Re lui posera une question à caractère linguistique sur ce qu’il entend au juste par « école ».

D’une manière générale, la défense de Ayache estime que ni le lien entre les téléphones et les accusés n’est établi, ni celui du réseau vert (réseau filaire aux commandes de l’assassinat) avec le Hezbollah. Il se fait en un sens tout à la fois l’avocat de Ayache et du Hezbollah. Le principal conseil de la défense de Hussein Oneïssi (qui doit plaider aujourd’hui) avait déclaré à L’Orient-Le Jour qu’il n’allait pas se préoccuper du lien établi entre le parti chiite et l’attentat, n’étant « pas l’avocat du Hezbollah ».

Mais contrairement à Oneïssi, accusé de complicité au même titre que Sabra, Ayache et Merhi sont accusés d’avoir pris part à la planification en communiquant directement à travers le réseau vert avec Moustapha Badreddine (ex-accusé tué en Syrie, présenté par l’accusation comme le cerveau de l’opération).


(Lire aussi : Saad Hariri et Hariri Saad, l'éditorial de Issa Goraieb)


Les « lacunes » de l’accusation
La thèse de la défense, relayée par les avocats Thomas Paul Hannis et Chad Mair, sur l’insuffisance des données téléphoniques, se base sur l’absence de témoins ayant pu valider de première main les « spéculations » liées à ces données : ces témoins auraient pu valider ou non l’usage que faisait Ayache de ses téléphones, le fait qu’il en détenait sept – ce qui n’aurait pu passer inaperçu, étant donné son travail officiel au sein de la Défense civile. « L’accusation a choisi d’écarter un certain nombre d’individus figurant parmi les premiers contacts allégués », affirmé M. Hannis en en dressant l’inventaire. Ces témoins auraient pu permettre de vérifier l’attribution présumée des lignes à Ayache, la thèse qui fait de lui l’utilisateur unique, ou encore sa présence sur les lieux pertinents, en l’occurrence à Tripoli pour l’achat du camion ayant servi à l’attentat.

Critère de fiabilité confus
L’autre thèse rejetée est le fait que l’accusé se soit absenté en janvier 2005 (au moment de l’achat présumé du camion) pour un voyage de hajj en Arabie saoudite avec sa femme et sa fille. Pour l’accusation, l’activité des lignes attribuées à Ayache à Beyrouth pendant la période où il se trouvait théoriquement en Arabie prouve qu’il est resté à Beyrouth et qu’une autre personne se faisait passer pour lui et a accompagné sa femme et sa fille au pèlerinage. Pour la défense, la thèse ne tient pas : comment laisserait-il sa femme partir avec un étranger contre les traditions musulmanes? dit la défense. N’est-il pas possible que sa femme soit accompagnée par un proche ? demande un juge. Et la défense de renchérir : qui est cet homme digne d’un héros de Mission impossible qui a leurré les services de sécurité libanais et saoudiens en se faisant passer pour un autre ? Et pourquoi l’accusation n’a-t-elle pas recueilli les archives des caméras de surveillance pour étayer ses propos ?

Le suivi des séances indique de prime abord que le procureur ne retient pas de pistes à décharge lorsqu’il estime que les preuves à charge sont suffisantes pour soutenir sa thèse au-delà de tout doute raisonnable. Pour le cas du hajj, l’une des preuves complémentaires des données téléphoniques est que l’accusé a touché intégralement ses indemnités de transport auprès de la Défense civile pendant son séjour à l’étranger, sachant que le montant des indemnités est généralement déduit en fonction des jours d’absence du travail. Interrogé sur ce point par le juge Walid Akoum, Émile Aoun ne dément pas que l’accusé ait encaissé ces indemnités, mais laisse entendre qu’il a peut-être contourné le système pour obtenir ce versement, étant dans le besoin.

D’une manière générale, la défense retient le témoignage d’un expert, interrogé par l’accusation, évaluant à « 60-70 pour cent » le degré de fiabilité des données téléphoniques. Cela suffirait à dire que la conclusion du procureur ne saurait être « certaine », seulement possible. Mais lorsqu’il est prié par le juge Re de dire quel serait le degré de fiabilité pour la défense, M. Hannis répond en hésitant : à peu près 90 pour cent.


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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

J,AURAIS PREFERE QU,AU TSL ON NE SE LIMITE PAS A LA PISTE DES TELEPHONES QUI N,EST PAS UNE PREUVE INTEGRALE EN JUSTICE ET QU,ON INVESTIGUE AUSSI D,AUTRES POSSIBILITES DONT CELLE SYRIENNE ET ISRAELIENNE TOUT AUSSI... LE CRIME PROFITE A TANT !

L’azuréen

La décence ne les étouffe pas! Faire des comparaisons avec de Gaulle ,Churchill, des héros unanimement reconnus par les peuples et l’histoire, est d’un ridicule . C’est quoi cette équipe de bras cassés? On entend même des personnes affirmer que parce que les accusés ne sont pas là c’est qu’ils sont forcément innocents !? Réveillez vous ! Quand on a rien à se reprocher justement on vient devant son Juge s’expliquer .

Le Faucon Pèlerin

Selon l'avocat Emile Aoun, toute la faute est sur les "Italiens". Moustapha Badreddine, Salim Ayyache et leurs complices n'ont jamais existé sur la planète Terre, ils sont une invention imaginaire créée de toutes pièces par des anti-Hezbollah. Fermez le ban. Débat clos.
C'est pourquoi, la Municipalité de Ghobeiri vient de donner le nom de Moustapha Badreddine à l'une de ses rues.

gaby sioufi

pourquoi insiste t on que ce proces est d'ordre "politique" ?
n'est ce pas que la politique en fut l'origine, l'instigatrice indirecte qui a donne l'ordre de commettre ce crime - compte non tenu du coupable -?
un crime quel qu'il soit n'a t il pas toujours des circonstances l'entourant qui auraient pousse a le commettre- dans ce cas appelées "politiques" ?
ou alors serait ce interdit de les evoquer de peur que ces memes circonstances ne pesent trop lourd comme preuves non plus circonstancielles mais "provocatrices " et donc considérées comme le moteur principale du crime ?

Pierre Hadjigeorgiou

Tout le monde sait très bien que lorsque les services de renseignements procèdent a une opération aussi importante, toute les pistes sont étudiées, montées, maniées puis brouillées, etc... La défense ne présente malheureusement aucun argumentaire intelligent autre que des idioties du genre que Ayache n'aurait pu être au Liban car, en raison de ses convictions musulmanes, elle n'aurait pu voyager avec un autre homme. Comme si dans des opérations de la sorte la vertu d'une femme ou l'honneur d'un homme compte. Je parie que ceux qui ont voyage c’était même pas sa famille... L’étau se resserre et le Hezbollah n'y peut plus rien.

George Khoury

est-ce qu'il y a sur cette terre quelqu'un de la famille Aoun qui ne soit pas du cote obscur de la force?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SE TRANSFORMER D,AVOCAT D,UN ACCUSE A AVOCAT D,UNE MILICE EST TRES LOUCHE ET DONNE TROP A PENSER A DES INTERETS FINANCIERS ETC...

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