Liban

TSL : justice sans châtiment ?

Les échos de l’agora
17/09/2018

Aux audiences du Tribunal spécial pour le Liban, Saad Hariri, à la fois partie civile et Premier ministre du Liban, a réclamé que justice soit faite mais, en même temps, a déclaré qu’il ne souhaite aucune vengeance car c’est l’intérêt du pays qui compte le plus à ses yeux. Ces deux positions de M. Hariri ont entraîné plus d’un commentaire. Nombreux, dans le camp de l’ex-14 Mars, critiquèrent l’absence de fermeté du Premier ministre. Dans le camp politique du Hezbollah et de ses alliés du régime actuel, on s’est réjoui et on a loué cette même attitude considérée comme étant une sagesse. Ce faisant, les uns et les autres confondent justice et vengeance/châtiment/punition. Or la nature même de ce TSL ne permet pas d’opérer la superposition classique entre « justice » et « punition ». Sa finalité ne semble pas être d’imposer une souffrance au coupable permettant de consoler proportionnellement la victime.

Nigel Povoas, magistrat de l’accusation, en exposant « les éléments constitutifs de l’acte de criminalité grave » qu’est l’attentat du 14 février 2005, a clairement dit qu’il s’agit d’un « crime hideux dont la victime est le peuple », ayant pour but de « propager un message de terreur, de la panique, ainsi que de la douleur ». C’est donc au peuple libanais qu’il s’agit de rendre justice et réparation. Il ne faut point oublier que le mouvement populaire de 2005 n’avait cessé de réclamer : « Nous voulons connaître la vérité. » Treize ans après, la vérité est enfin là. Les preuves de la culpabilité des criminels sont apparemment écrasantes. Au moment des faits, l’opinion publique avait clairement pointé l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah. Aujourd’hui, la preuve est faite ; le peuple libanais, en tant que victime, dispose de la vérité tant attendue. Elle est là au grand jour.

Quand la vérité apparaît, fût-ce dans une enceinte judiciaire, elle ne bouleverse pas nécessairement l’ordre des choses. La vérité n’est pas violente comme le mal. Elle est sereine comme une brise printanière. La vérité est rafraîchissante comme la rosée matinale. Par nature, elle console et elle libère de toutes les rancœurs. La vérité permet à la victime de faire enfin son deuil et de pouvoir entamer l’avenir sans être handicapée par le passé. Elle est apaisante. La vérité permet de regarder le criminel, quel qu’il soit, dans le blanc des yeux et de lui dire sans avoir peur : c’est toi qui as tué, c’est toi qui m’as fait souffrir, c’est toi mon bourreau et mon tortionnaire. Verra-t-on un jour le ministre libanais de la Justice proposer au peuple libanais, à la lumière de la vérité du TSL, de procéder enfin à l’épuration de sa propre mémoire à l’image de ce qui s’est fait ailleurs : en Afrique du Sud, Rwanda, Togo, Argentine, etc. Les criminels ne peuvent plus se draper des oripeaux d’une dignité mensongère.

Les poursuites pénales et le châtiment des criminels, d’après R. Goldstone, ancien procureur au TPY (Tribunal spécial pour la Yougoslavie), « sont la forme la plus commune de justice. (Elles) ne sont toutefois pas la seule solution appropriée. L’exposé public et officiel de la vérité est en lui-même une forme de justice ». Les pires monstres criminels, tant qu’ils ne sont pas des psychopathes coupés de toute réalité, conservent un substrat intangible qui en fait des frères en humanité. Tel est le constat que fait, à sa grande surprise, la psychiatre sud-africaine Pumla Madikizela qui avait eu de nombreux entretiens avec le « génie du mal » (Prime Evil) qu’était le tortionnaire Eugene de Kock. La vérité du crime de masse, quand elle se déploie en public, jouerait en quelque sorte le rôle de miroir qui nous renvoie la pulsion du mal en chacun de nous.

Dans sa Dissertation de la généalogie de la morale, Nietzsche dresse une liste impressionnante de tous les sens qu’on peut donner aux termes de punition et de châtiment : prévenir des dommages ultérieurs, mettre hors d’état de nuire, dédommager la victime lésée, etc. Cependant, « une chose brille par son absence et que la punition ne parvient pas à obtenir, c’est le sentiment de culpabilité, susceptible d’éveiller un remords authentique dans l’esprit du criminel », ajoute Laurent Bachler.

C’est sans doute un tel but qui devrait être atteint au Liban. Comment un assassin peut-il survivre au milieu d’une société qui ouvertement pointe contre lui un doigt accusateur. Peut-il continuer à mentir, à se cacher derrière ses pantalonnades habituelles? La vérité du mal, publiquement étalée, est comme l’œil de Dieu qui ne lâche pas Caïn jour et nuit. Cet œil n’est pas violent, il ne cherche pas à se venger, il ne souhaite pas ajouter une autre violence à la violence du crime. L’œil de Dieu, ou celui du peuple libanais en l’occurrence, est là en permanence. Il est en permanence vigilant. En permanence, il rappelle à ses tortionnaires libanais le récit du crime de Caïn contre son frère Abel. Dieu vint vers Caïn et lui dit : « Caïn, où est ton frère ? » Caïn répondit : « Suis-je responsable de mon frère ? » Aux criminels désignés par le TSL, le peuple libanais dit en permanence : « Nous sommes tous responsables les uns des autres parce que nous sommes un seul peuple, nous partageons une même patrie. »

Le verdict attendu du TSL devrait ouvrir la voie à une réconciliation que seule l’épuration de la mémoire qui guérit de toute violence autorise. Telle serait la mission de la mise en place d’une commission vérité-réconciliation.



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gaby sioufi

cela a ete bien dit :
sous entendu que les "tortionnaires" de tous genre devraient
""PROCEDER A L'EPURATION DE SA PROPRE MEMOIRE""

oui C du beau encore faut il que NOS TORTIONNAIRES A NOUS s'en fichent completement de ce faire, puisqu'ils ne regrettent rien , absolument rien , puisqu'a certaines autres occasions ils louent cet assassin ou l'autre ,
et que donc leur memoire n'est en rien culpabilisee eux.

esperer qu'ils y arrivent un jour est beaucoup trop naif .



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Beauchard Jacques

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