X

Culture

Mai Masri, la cause à l’épaule

L’artiste de la semaine

L’industrie cinématographique en général et dans le monde arabe en particulier a longtemps été un espace réservé aux hommes, à qui revenaient la maîtrise de la technique et la création, tandis que les femmes étaient cantonnées aux travaux de costumes, maquillage ou script. Mai Masri fait partie de ces pionnières qui ont renversé les règles.

Danny MALLAT | OLJ
05/07/2018

Cinéaste et infatigable militante pour la cause des femmes, en général, et des Palestiniennes, en particulier, Mai Masri est née en 1959 à Amman dans une fratrie de six, d’un père palestinien originaire de Naplouse et d’une mère américaine. Suite à la guerre israélo-arabe de juin 1967, dite « guerre des Six-Jours », qui a changé radicalement la carte du Proche-Orient, toute la famille est contrainte de se déplacer au Liban, la petite Mai a cinq ans. À cette époque, Beyrouth était la ville de toutes les causes, une métropole en pleine effervescence. Mai Masri achève ses études scolaires avant de se poser la question quant à son avenir. Passionnée de lecture, elle rêve de raconter des histoires à travers un medium artistique, et de mettre en exergue son identité et celle des femmes dans l’ombre.

En 1976, elle s’envole pour les États-Unis. C’est après avoir assisté par hasard à un cours technique de cinéma qu’elle se rend à l’évidence : « C’était comme un coup de foudre, dit-elle, mes histoires se devaient de traverser l’objectif d’une caméra, je décide alors de faire du cinéma. » Elle est diplômée de l’Université d’État de San Francisco en 1981 et de l’Université de Berkeley. Le cinéma d’auteurs, celui de Fellini, de Buñuel et de la nouvelle vague ont nourri sa jeunesse, mais elle est surtout attirée inexorablement par le réalisme des Italiens et celui des cinéastes de l’Amérique du Sud. Elle apprend le portugais, l’espagnol et le français. De retour au Liban en 1981, elle rencontre Jean Chamoun, grand metteur en scène engagé pour la cause palestinienne, figure très emblématique du cinéma et de l’audiovisuel. Elle collabore avec lui sur une multitude de films, pour finalement devenir sa compagne. Ils forment désormais un binôme qui se complète et se soutient. Plus tard, dans les années 90, ils décideront de travailler indépendamment, l’un sans l’autre, mais sans jamais s’éloigner l’un de l’autre. Elle fera principalement des documentaires, avant d’écrire et de réaliser en 2017 sa première fiction 3 000 nuits qui s’inspire de l’histoire vraie d’enfants nés en prison et de jeunes filles qui deviennent adultes derrière les barreaux.

Le couple des situations impossibles
Rebelle et tenace aussi dans son désir de faire des films malgré tout et coûte que coûte dans des conditions très peu recommandées, elle mène une bataille épuisante que certaines abandonnent souvent en route par découragement. La cinéaste avoue s’approprier la caméra comme on utilise une arme. Ses films dénoncent, montrent, expriment une réalité souvent absente du cinéma commercial, voulant offrir aux femmes la possibilité de s’exprimer, de partager leurs expériences et de faire entendre leurs voix. Mai Masri épousera toutes les causes de son pays d’origine, de la guerre d’occupation en 1982 à la intifada palestinienne, mais surtout celle des femmes ; les militantes abandonnées dont les maris croupissent au fond des prisons, et celles qui naissent et meurent dans le milieu carcéral. Pas un film qu’elle n’ait tourné sans le grondement des bombes ou le sifflement des balles d’un franc-tireur en bruit de fond. Caméra à l’épaule, elle traverse les lignes de démarcation, franchit les barricades, enjambe les sacs de sable, se faufile entre les miliciens et les combattants, s’infiltre dans les camps, filme, découpe et monte dans des conditions drastiques, souvent privée d’électricité, d’eau et de nourriture. Rien n’effraie Mai Masri, ne la fait reculer ou fléchir. « D’avoir vécu toute la guerre, dit-elle, cela vous rend invincible et déterminée. » Dans l’univers du cinéma arabe, Mai Masri et Jean Chamoun sont cités comme le couple de toutes les situations impossibles. Ils récoltent une reconnaissance internationale avant d’être primés dans leur propre pays. Leurs films ont obtenu plus de 60 prix internationaux et, en 2011, le couple remporte à Cannes le prix MIP Doc Trailblazer qui couronne leur œuvre. Entre 1983 et 1990 ils s’installent à Paris et travaillent à partir de la capitale française. Dès que la situation s’aggravait, les populations prenaient le chemin de l’exil et les deux cinéastes faisaient le chemin inverse pour rejoindre la ligne de front et être au cœur de l’action.

La caméra comme bouclier
Mai Masri est, sans militantisme agressif, une cinéaste qui déploie un discours plus féminin que féministe et dont la sensibilité universelle se joue de tous les dangers. La caméra comme outil de captation lui sert de bouclier, presque comme si elle la protégeait de toutes les éventuelles blessures. Son cinéma est un cinéma de l’action d’abord, celle qu’elle déploie pour porter loin la voix des femmes et de la parole ensuite, qui donne le temps au temps de révéler et de dévoiler les mentalités rouillées, les injustices, et les rouages de la société qui avilissent l’homme. La cinéaste redéfinit film après film le concept d’humanisme et force le respect. Son art est courageux, en raison bien sûr du contexte politique, de la censure, des menaces de mort qui ont souvent pesé sur elle et sur son compagnon, mais aussi de la situation sur le terrain. La réalisatrice, par sa joie de vivre, sa croyance sans cesse renouvelée en des lendemains meilleurs ne donne pas l’impression de douter, elle a foi en l’homme et en sa mémoire, et croit dans le pouvoir du cinéma pour raconter la véritable histoire des peuples opprimés. « L’histoire des livres, dit-elle, est écrite par les vainqueurs, c’est à nous cinéastes qu’incombe la responsabilité de faire le reste. » Mais cette guerre qu’elle mène pour un cinéma qui dénonce près du peuple, un cinéma de témoignage plutôt que de solutions mythiques, cette guerre-là n’est pas finie.

2 avril 1959
Naissance à Amman.

1982
Rencontre Jean Chamoun et réalise le premier film en tandem, « Sous les décombres », à propos du siège de Beyrouth.

1986
Épouse Jean Chamoun.

1989
Se rend pour la première fois au village de ses ancêtres à Naplouse ; « Les enfants du feu » au cours de la première intifada.

1991
Naissance de leur première fille, Nour.

1993
Naissance de leur deuxième fille, Hana.

2015
Achève son premier film de fiction, « 3 000 Nights ».

2017
Décès de Jean Chamoun.



Dans la même rubrique

Waël Koudaih, vecteur d’ondes

Jihad Darwiche, le conteur aux 1 001 mots

Hanibal Srouji, du feu et des rêves ...

Joseph Safieddine, bulles ascendantes

Lamia Joreige, un art au scalpel

Hiba Kalache, paradis ambigus

À la une

Retour à la page "Culture"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Sarkis Serge Tateossian

Bonne chance à cette talentueuse et courageuse femme. Ce sont des femmes comme elles, qui écrivent l'histoire.

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Au-delà du ton violent, Nasrallah et Hariri maintiennent entrouverte la porte des négociations...

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué