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Culture

Rayyane Tabet, archéologue des sentiments

L’artiste de la semaine

À travers « Fragments » qu’accueille en ce moment la galerie Sfeir-Semler, l’artiste démarre d’une quête familiale et finit par tracer une saisissante fresque géopolitique qui s’interroge sur l’archéologie, l’héritage, les pratiques muséales et, évidemment, la mécanique des sentiments.

09/05/2018

Alors qu’il se tient derrière son paravent de silence, on commence par se dire que Rayyane Tabet a une silhouette qui n’appartiendra jamais au camp des adultes, une dégaine échappée d’un film de Jacques Demy ou croisée sur un premier rang de classe. Cela vient sans doute de sa houppe tournée vers les nuages, de son sourire qui hésite à se montrer ou de son jean à l’ourlet soigneusement retourné et dans les poches duquel il ne peut s’empêcher de tapir une timidité qui finit par intimider. Mais ces impressions à la noix se torpillent illico quand le jeune homme, sans prévenir, ouvre les tiroirs de sa pensée d’où déboule un propos bien plus aiguisé qu’il n’y paraît. Il commence par céder à cette dualité qui est la sienne, aux deux compartiments de son cerveau : d’une part, une émotivité débordante et, de l’autre, des émotions qu’il tient en laisse. À propos de cette balance à laquelle il s’attelle, Rayyane Tabet dit avec le cynisme de ceux qui savent malmener leur surmoi avec humour : « Je déverse mes tripes seul, dans mon studio. Puis, lorsque j’expose, je me détache et enfile mon masque de fer, de peur de sombrer dans la folie. » 

Pink Floyd et Jacques Tati
Pourtant, bien que les pensées de l’artiste nous semblent d’une rectitude tracée à la règle, il avoue s’être toujours aimé en bateau ivre poussé par le courant. À la question : « Pourquoi avoir fait des études d’architecture ? » il répond simplement : « Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire. Puis, en discutant avec mon père, il m’avait dit : Qui sont tes figures de référence ? À l’époque, j’adorais les Pink Floyd, qui s’étaient rencontrés en fac d’architecture, et Jacques Tati, qui avait une formation d’architecte. C’est ainsi que j’ai intégré l’Université américaine de Beyrouth avant de poursuivre mes études à la Cooper Union à New York. » Mais, puisqu’il faut bien trouver des résonances et tisser des liens, Rayyane Tabet se souvient d’une image forte, celle du Dome City Center (le bâtiment du centre-ville de Beyrouth connu également sous le pseudo de The Egg) où il avait l’habitude de se rendre avec ses parents, au lendemain de la guerre civile. Ce carrefour du temps, où passé et présent se télescopaient dans une ville dont les formes urbaines étaient recouvertes du voile de la guerre, l’a profondément marqué. Et d’insister : « Étrangement, je me sentais sur un champ de possibles, entre destruction et reconstruction où toutes les architectures, pourtant d’époques différentes, se comportaient avec harmonie, comme dans un même récit. » 

Un matériau, différentes optiques
Au cours de ses années d’études en architecture dans la Grande Pomme, Rayyane Tabet crapahute déjà dans les musées et galeries qui, à l’époque, étaient loin d’être des terrains conquis. Si l’œuvre de Richard Serra, Gutter Corner Splash : Night Shift, lui cambriole particulièrement l’attention, c’est parce qu’elle le ramène à son enfance passée à Achkout où « ma grand-mère, qui me trouvait trop maigre, jetait du plomb dans de l’eau chaude placée dans un récipient au-dessus de ma tête, en pensant chasser le mauvais œil ». Et de poursuivre : « Cette interrogation autour des discours divers qui partent d’un même point, des possibilités autour d’un même médium – car Serra et ma grand-mère faisaient toutes deux appel au plomb, mais dans des buts radicalement différents, l’un pour de l’art conceptuel et l’autre par superstition – était en quelque sorte le fondement de mon travail ». Fort d’un diplôme en sculpture décroché de la University of California de San Diego, et sans cesse ballotté entre la mouvance des sentiments et leur dissection presque cartésienne, entre la mémoire émotionnelle et son expression rationnelle, Rayyane Tabet se met à tracer les contours d’une œuvre dont les « formes rationnelles sont en fait des marmites d’émotions ». Il l’amorce avec le projet Five Distant Memories (2006) où il prend sa famille comme point de départ et planche sur ses premiers souvenirs. Ensuite, avec The Shortest Distance Between Two Points, il creuse une certaine distance en s’interrogeant sur l’histoire de son pays avant sa naissance.

Puzzle géopolitique
En 2016, le jeune homme intègre le DAAD-in-Berlin Program où il débarque avec dans ses bagages un document, a priori anodin, qui lie son arrière grand-père maternel Faik Borkhoche au diplomate et historien allemand Max von Oppenheim, « en pensant que j’allais résoudre le mystère et commencer à réfléchir à mon prochain projet », confie-t-il. Sauf que, de fil en aiguille, Rayyane Tabet se voit pris dans les couloirs d’un labyrinthe palpitant qui transformera sa quête personnelle en une épopée géopolitique. « Je découvrais alors, en approchant des musées, que mon arrière grand-père était le secrétaire personnel de von Oppenheim qui avait découvert un temple Hittite en 1899, à travers ses fouilles à Tell Halaf en Syrie. Mais aussi que l’Allemand avait ouvert son propre musée Tell Halaf à Berlin, qui avait été détruit en 1943, suite à un raid aérien », raconte-t-il. Tel un Petit Poucet à l’affût des cailloux parsemés sur son chemin, l’artiste tente de réassembler ces reliquats du temple de Tell Halaf en même temps qu’il creuse dans les soupentes de son passé familial. L’exposition Fragments (qui s’accompagne du premier livre de l’artiste) telle qu’elle est présentée aujourd’hui n’est donc pas une finalité. Elle est, plutôt, le résultat de recherches et de nouvelles techniques auxquelles Rayyane Tabet a eu recours pour mener à bien sa quête. Fragments, où frottages au fusain cohabitent avec une installation de tentes militaires employées par des soldats allemands, russes, français et américains ou une réinterprétation en moulages d’aluminium de la statue de Vénus trouvée lors des fouilles, prouve surtout que cet artiste, en plus d’être un archéologue des sentiments, se double d’un réinventeur du passé.  

« Fragments » de Rayyane Tabet, à la galerie Sfeir-Semler jusqu’au 4 août 2018.

16 août 1983
 Naissance au Liban.

 
2001
Intègre l’Université américaine de Beyrouth pour des études
d’architecture.


2003
Déménage à New York pour
compléter ses études
à la Cooper Union.

 
2006
Démarre son projet « Five Distant Memories : The Suitcase, The Room, The Toys, The Boat and Maradona ».


2009
Déménage à San Diego pour des études en sculpture à la University of California at San Diego (UCSD).


2012
Revient à Beyrouth pour entamer son projet « The Shortest Distance Between Two Points ».


2016
Séjourne une année à Berlin pour une résidence d’artiste avec la DAAD où il commence son projet
« Fragments ».


2018
 Publication de son premier livre.


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