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Culture

Hiba Kalache, paradis ambigus

L’artiste de la semaine

Il y a de la poésie dans l’écriture visuelle de cette artiste. Une certaine forme d’étrangeté d’être au monde qui infiltre son rapport à la peinture et le nourrit de questionnements existentiels...

23/05/2018

Ses boucles blondes rehaussées de mèches rose tendre contrecarrent son nom, Kalache, qui fouette comme un souvenir de guerre. Un patronyme qui évoque inévitablement ces rafales de mitrailleuses qui ont fait de Beyrouth la toile criblée de tant de traumatismes et de vies décomposées... Est-ce pour cette raison que Hiba Kalache a si longtemps cherché, dans son travail artistique, à retracer, à sa manière, poétique, colorée et ambiguë, la carte psycho-géographique de la capitale libanaise, avec ses stigmates d’explosions et ses territoires fracturés, mais toujours reliés par des fils, des écheveaux aussi fins que broussailleux évoquant la tension, la violence sous-jacente de cette ville ?

Tout l’art de cette jeune femme est ainsi fait de questionnements. De méditations et d’interrogations sur la complexité des choses de la vie. Et de l’après-vie aussi, à en juger par le thème de son actuelle exposition* inspirée des représentations que les livres religieux donnent du paradis.

Du plus anodin détail du quotidien aux grandes problématiques de l’identité, en passant par la mémoire traumatique ou encore les notions de transcendance et d’espoir, l’ensemble de son œuvre est ainsi nourrie de lectures et de recherches en profondeur, puis élaborée à partir d’un jeu d’écritures picturales secrètement codifiées et imprégnées de son goût – évident! – pour l’allusif, l’énigmatique et le symbolique…

Définitivement intellectuelle – même si ses peintures, sculptures et installations n’ont pas l’aridité de l’art conceptuel pur –, cette artiste ponctue constamment son discours de références philosophico-linguistiques et psychanalytiques de haut vol. Pour expliquer sa démarche et son processus de création, elle cite ainsi volontiers Roland Barthes, la journaliste et auteure Hélène Cixous ou encore l’écrivaine féministe Clarice Lispector dont le texte Agua Viva, l’a éblouie, confie-t-elle. « J’y ai retrouvé mes questionnements existentiels et cette ambiguïté que j’aime garder dans l’énonciation visuelle de mes idées », dit-elle de l’admiration plein la voix. Elle ne se revendique pas, pour autant, comme une artiste féministe. « Je ne me ressens pas ainsi. Même si j’ai traité la question féministe dans mon projet de master au California College of the Arts, en explorant le sujet de l’art et la maternité, et en transformant pour l’occasion ma cuisine en atelier », signale-t-elle, en riant. Avant d’ajouter : « Pour moi, le processus artistique n’est pas dissociable de la vie quotidienne. »

Cuisine artistique
La cuisine justement. C’est là qu’est née sa passion pour l’art. « Enfant, j’adorais aider ma grand-mère à la confection des mets. En fait, j’aimais pétrir, mouler, façonner la nourriture, lui donner forme comme une sculpture. Puis à l’adolescence, c’est auprès d’une grand-tante qui tricotait de manière frénétique que j’ai appris les différents points de tricot et de crochet que je m’amusais à reproduire sur fil métallique pour fabriquer de petites sculptures », se souvient-elle. C’est donc tout naturellement qu’elle suivra la formation de l’École des métaux d’art de Montréal. Elle en sort « créatrice d’ornements de corps », mais se rend vite compte que cela ne suffit pas à étancher son besoin de s’exprimer au-delà des limites imposées par les petits objets. Quelques années plus tard, en 2003, alors qu’elle est déjà mariée et mère de famille, elle s’inscrit en master d’arts plastiques à San Francisco et se lance en peinture avec passion.

« Défragmenteuse » d’univers…
Et même si un océan la sépare du Liban, c’est le thème de sa mémoire traumatique de Beyrouth, des réminiscences de son enfance sous la guerre et de ses déambulations dans des zones cloisonnées par les combats, qu’elle s’attelle à retranscrire frénétiquement dans une sorte de cartographie personnelle où le mélange d’encre et d’aquarelle est rehaussé de tonalités pastel, de pigments naturels et de couleurs à l’huile. Sur l’espace de la toile ou du papier, elle déconstruit ainsi en éléments épars sa géographie mentale de cette ville, pour mieux la reconstruire et se la réapproprier.
En 2008, de retour au pays, elle poursuit son travail sur l’exploration picturale défragmentée de l’histoire contemporaine de cette ville qui l’inspire tant, mais en abordant un tournant vers l’abstraction. En 2010, elle présente quelques œuvres dans une exposition collective à la galerie The Running Horse qui attire l’attention des visiteurs par leur force subtile, l’impact explosif de leurs compositions toutes en minutie et délicatesse. Deux ans plus tard, l’ex-galeriste Léa Sédnaoui lui organise sa première exposition individuelle. À partir de là, Hiba Kalache est lancée. En 2014, elle participe à Exposure au BAC, la collective de jeunes talents curatée par Marie Muracciole, et, en 2015, elle fait partie de la sélection d’artistes contemporains présentés, dans le cadre de Heartland, par Joanna Chevalier, au Beirut Exhibition Center.

« Limonade, tout était si infini… »
Exigeante et déterminée, l’artiste tente constamment de se renouveler sans renoncer, pour autant, à son processus de déconstruction et de défragmentation des univers psychiques. Dans sa toute dernière série d’œuvres, qui font l’objet, actuellement, d’une grande exposition à la Saleh Barakat Gallery, elle aborde le thème des paradis. Et même si elle y garde la même démarche de réappropriation d’un langage écrit et de sa transcription en langage visuel et esthétique, son geste se fait plus ample, cette fois. Ses couleurs, aussi, prennent des tonalités plus vives accentuant ainsi le rythme des turbulences et des pulvérisations qu’elle fait subir aux éléments symboliques propres aux édens que sont les jardins, les fleurs, les fontaines, les fruits ou encore les corps physiques, que décrivent les textes religieux. Une exposition que cette amoureuse des signes, des symboles et autres secrètes correspondances des choses, a choisi d’intituler « Lemonade, Everything was so Infinite » ou « Limonade, tout était si infini » : un titre qu’elle a emprunté à un livre d’Hélène Cixous.

* « Lemonade, Everything was so Infinite »
Galerie Saleh Barakat, jusqu’au 30 juin.

4 juin 1972
Naissance au Liban.


1989
Départ avec ses parents
au Canada.


2005
Elle décroche son master en Fine Arts à San Francisco.


2008
Retour au Liban.


2012
Première exposition solo à la galerie The Running Horse.


2014
Elle participe à « Exposure » au Beirut Art Center (BAC).


2015
Elle fait partie de Heartland au Beirut Exhibition Center.


2018
Sa première grande exposition individuelle se tient actuellement à la galerie Saleh Barakat.


http://galeriecherifftabet.com/fr/alterner-home/



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