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La Dernière

« Je vois des départs et des morts qui ponctuent votre vie... »

Photo-roman

D’un père à son fils, comme dans toute famille libanaise, personne n’échappe un jour ou l’autre au sort d’un départ...

02/07/2018

Il y a quelques années de cela, c’est la première chose qu’une voyante brésilienne m’avait dite à peine avait-elle commencé à parcourir du regard les petits chemins creusés dans la paume de ma main. Plus tard dans la conversation, au moment où je l’informais de ma nationalité, elle m’avait interrompu d’un rire satisfait : « Ah, maintenant je comprends mieux. C’est fou ! Chez vous Libanais, il y a toujours un départ sur les lignes de vos mains ! » La voyante avait bien raison, mais je n’avais pas cillé. Aucune surprise. Ici au Liban, tout le monde part un jour où l’autre. Un beau matin, souvent en en ignorant les motifs, tout le monde se déracine d’un paysage émotionnel en se persuadant qu’il est éternel. Qu’il sera le même, tel qu’on l’a quitté, quand on reviendra.
 
Un oncle d’Afrique
Au milieu des années 70, poussé par les prologues d’une guerre sans fin, je suis parti sans me retourner, comme mon père, avant moi, l’avait fait à l’époque où prospéraient les affaires en Afrique. Avec mon oncle, ils avaient embarqué à bord d’un navire de charge sur lequel officiait un ami à eux. J’ai longtemps rêvé de ce bateau, une bête avec des cheminées chatouillant les nuages qui, dans ma dérisoire imagination d’enfant, s’apparentait à la grandiloquence du Titanic dont je possédais une miniature en bois laqué. Mon père me racontait souvent qu’il avait emporté avec lui un petit transistor, résolu à le faire continuer à chanter le Liban, une fois la Méditerranée traversée. Je n’ai jamais osé lui demander s’il avait le cœur serré, si cet arrachement l’avait brûlé tant jusqu’à sa mort, il ne cessait de me bassiner des rêves qui l’attendaient sur cette rive de l’Atlantique. Dans ses lettres où ma mère jure avoir retrouvé l’odeur tourbeuse du café que son époux négociait, il lui détaillait l’empire qu’il était en train de bâtir « là-bas » au gré de propriétés qui s’empilaient et d’autant de plantations qui brunissaient sous le soleil de la Côte d’Ivoire. Une fois, il lui avait même fait parvenir une photo de lui en compagnie de la reine Elizabeth II qu’elle avait fait circuler dans tout le village puis encadrer d’or, et qu’elle avait accrochée au milieu du salon. Je revois les gens de passage chez nous qui pliaient presque le genou face à cette image de mon père qu’on décrivait désormais comme le héros fourbu d’une émigration à succès. Leur vision me décroche encore un sourire attendri. À l’école, tous les matins, je cherchais ce pays sur la carte du monde épinglée au fond de la classe. Les promesses infinies de ce « là-bas », ce « là-bas » inconnu mais si loin qu’on l’imaginait hors de notre monde, nous consolaient de l’absence de papa. À son retour pour lequel toute la parentèle se bousculait à l’entrée du village avec des sacs de riz, les poches à chaque fois un peu plus abreuvées de ces billets verts que certains caressaient et reniflaient pour la première fois, mon père incarnait l’archétype de l’oncle d’Amérique, pourtant revenu d’Afrique. Qu’importe, on les appelait de la sorte, ces chefs de tribu partis flécher l’horizon pour se transformer, et leur famille avec eux, en très riches.

Émigré ou expatrié ?
Dans la fierté qui scintillait au fond de nos regards, dans ces mains qui l’étreignaient comme un demi-dieu venu d’un autre siècle, je comprends aujourd’hui que mon père avait de quoi oublier temporairement ce qu’il laissait derrière, la douceur encombrante des racines, l’humble résignation de sa femme et surtout la satisfaction de nous voir pousser tout près de lui. Il lui suffisait d’une étreinte de ma mère, d’un dessin que j’aurai passé des jours, des mois, toute son absence, à parfaire, d’un paysan qui lui baisse son chapeau de paille, de la saveur intacte des plats qu’on avait passé toute la journée à mitonner, doser, assaisonner, de la pierre blonde qui frétille sous ses mains, pétrifiée de l’avoir attendu si longtemps pour que mon père comprenne qu’ici, rien n’avait réellement changé. Pour ma part, je me considère expatrié plutôt qu’émigré, balayé par un pays qui m’a fait défaut. Je suis parti tout près à bord d’un futile avion qui déversait des milliers de gens comme moi. Au village où je ne me suis plus rendu qu’occasionnellement, en général pour des formalités en rapport avec mon héritage, personne ne m’a attendu avec des sacs de riz. On ne m’a presque pas regardé. La maison familiale a été bombardée pendant les événements, la guerre a achevé de couper mes derniers liens avec le village. Le terrain vient d’être vendu. Il paraît que la route qui menait à la maison a été asphaltée et que sur le lot, pousse un squelette en béton. Je comprends mieux pourquoi la voyante parlait de morts.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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