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La Dernière

« Waynak ya Victor ? »

Photo-roman

Une femme raconte à son mari défunt ce qu’est devenue la vie depuis qu’il est parti...

25/06/2018

Je ne parviens pas à t’écrire depuis que tu es parti. La faute à cette saloperie d’arthrose qui me dépossède de mon poignet dès lors que me traverse l’idée de m’emparer d’un stylo. Et, pour tout te dire, à cette tristesse qui me paralyse toute entière, à peine les mots Mon amour couchés sur ce Bristol jauni dont l’entête entrelace encore nos deux prénoms. Mais ce soir, j’ai envie de t’écrire une lettre, une vraie, comme celles que je cachais dans les poches de tes costumes amidonnés quand tu partais pour l’Afrique. Une lettre indécise et hachurée qui dénoncera les vacillements de ma mémoire, constellée de taches d’encre qui te raconteront les légers tremblements de mes mains. La langue au coin de mes commissures flétries. Les jambes marbrées de veines, étirées sur une table basse. Le dos arc-bouté sur un coussin fleuri. Le cœur à marée haute. Une lettre rédigée à la lueur de ma lampe de chevet, tressée à la sueur d’un Parker en or. Une fois relue et approuvée, j’y laisserai quelques gouttes de mon parfum. Tu pourras la palper et la sentir.

Pas d’arrangements...
Demain matin, je la glisserai dans une enveloppe gaufrée d’or, de celles qu’on avait commandées chez un calligraphe sicilien, te souviens-tu ?, dont les rebords au goût vaguement caramélisé mettront du temps à se coller. À l’issue de ce combat à mains nues, je me laisserai flotter jusqu’à la poste, dans une succession de pas précautionneux et minuscules, en prenant bien soin de ne pas y passer sur ce trottoir mal fichu où s’empilent les crottes des chiens qu’on a dû promener au petit matin, après avoir mis les enfants dans l’autocar. Au cœur de cette rue qui fut si longtemps la nôtre, pour le peu que je sorte, je ne reconnais plus personne sur ces visages inquiétants. À mon passage, ils se retournent, à la fois fascinés et répugnés, pour me signifier que je ne suis plus que le dérisoire fossile d’un monde préexistant. Mon Victor, lorsque tu recevras cette lettre, tu sauras qu’il est révolu le temps où nous arpentions le pâté des immeubles, à serrer des mains familières, faire nos emplettes, bavarder avec des silhouettes accrochées à des balcons d’où pendent des paniers en osier et des géraniums dévorants. Tu auras beau farfouiller entre les lignes de ma lettre, tu n’y trouveras aucune trace du capital social que tu avais bâti à la force de ton talent. Rien non plus de ces arrangements qui envahissaient le grand salon aux fêtes, livrés par ceux que tu soignais gratuitement et à qui tu rendais une foultitude de services.

Mes rides et nos volets écaillés
Sous ma plume incertaine, mon Victor, tu ne retrouveras pas les tic-tac des marchands ambulants qui grimpaient à nos fenêtres pendant la sieste, ni le goût minéral de leurs tomates dont les nuances de rouge racontaient naguère les traversées du soleil épicé. Personne n’est venu les cueillir. En parcourant mes mots, tu ne ressentiras pas les frissons du vent chargé d’iode qui boursouflait nos rideaux de Tergal qu’on aurait baissés pour tempérer un peu la chaleur. Plus besoin. Les tours alentour, en chantier, ont coupé toute possibilité de lumière. D’ailleurs, tes doigts effleureront la fine pellicule de poussière qui recouvre désormais la maison assourdie par les tronçonneuses et les grues. Tu remarqueras nos volets écaillés qui attendent leur badigeon bleu ciel, les meubles affaissés par le chagrin et notre balancelle qui refuse de se balancer. En caressant les plis du papier, tu suivras les microsillons que le temps a creusés sur mon front et mes joues, et qui abritent précieusement des morceaux de moments arrachés à l’oubli. Tu retraceras le contour de mon visage qu’un fichu encercle de noir depuis que tu es parti. Coincés entre deux paragraphes, tu décèleras les bruits de nos fourneaux qui ne s’allument plus que pour une maintenant. Tu reconnaîtras les effluves d’un bouillon clair qui s’agite dans une petite marmite. L’odeur de la maison. Avec un peu de chance, tu me verras du même côté du grand canapé, je t’aurais gardé ta place, comme d’habitude. Tu m’entendras dire, au moment où surgira à la télé quelque chose de drôle ou de surprenant qui t’aurait sans doute intéressé : « Waynak ya Victor ? » Et avec un peu de chance, mon Victor, tu seras là.


Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Le Faucon Pèlerin

A la veuve de Victor, le deuxième refrain de la chanson de Tino Rossi "Soir de pluie" créée le 4 juillet 1938 :

Toute la pluie
S'est donné rendez-vous ce soir
Toute la pluie
Sans arrêt, tombe d'un ciel noir.

Toute la pluie
Noie mon coeur comme l'horizon
L'espoir s'enfuit
Et j'ai peur sans raison
Seul, aujourd'hui
Dans ma triste demeure
Où mon pauvre amour pleure
Comme la pluie.

Avangarde

Quel talent, bravo !!!

Houri Ziad

C une nostalgie meurtriere pour mon ame de retraite

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