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La Dernière

Dis maman, est-ce que je suis un garçon ?

Photo-roman

À quelques jours du 17 mai, Journée mondiale contre l’homophobie, l’histoire d’un petit garçon un peu en marge, qui découvre qu’il n’est pas comme tous les autres...

14/05/2018

À sa mort, ma grand-mère avait laissé au creux de la poche droite de son tailleur un bout de papier froissé sur lequel elle avait noté ses derniers vœux. Un mot où elle demandait à ce qu’on partage ce qu’il lui restait entre ses petits-enfants.

C’était un dimanche de mai. Après la messe, nous nous étions rendus chez elle, dans son appartement de Hamra, surgi d’un autre temps, encore figé par un mélange d’opium et de poudre de talc qui m’avait profondément ému. « Ce ne sont pas des choses qui devraient intéresser un garçon de ton âge », avait dit mon père, alors que je trimbalais mon nez entre les flacons de parfum vides, passionnément collectionnés puis alignés sur sa chiffonnière. Mes deux sœurs, habillées à l’identique comme tous les dimanches, s’étaient ruées sur les armoires dont elles caressaient des yeux et des doigts tous ces rêves en taffetas, mousseline et tweed que je m’étais instinctivement refusés. 


Le tutu écaillé de la ballerine
Avant de partir, j’avais saisi à la volée une boîte à musique dont visiblement personne ne voulait, et soigneusement enveloppé la chose en porcelaine fleurie dans du papier journal – pendant que ce même « ce ne sont pas des choses qui devraient intéresser un garçon de ton âge » revenait me carillonner dans les oreilles. Dans le silence de ma chambre où l’armée en débâcle des superhéros prenait la poussière de l’ennui, une fois la clé tournée, la petite cage en porcelaine fleurie se débouclait sous mes yeux aimantés. S’y libérait une ballerine au tutu écaillé qui tournoyait, pelotonnée dans le velours vermeil, et se mettait alors à chanter Gloria Lasso. Elle ressassait, sans jamais m’en lasser, Étrangère au paradis que des hoquets secouaient, à peine la manivelle avait fait ses quelques tours. « Prends ma main/ Car je suis étrangère ici/ Perdue dans le pays bleu/ Étrangère au paradis. » Ces paroles dont je ne maîtrisais pas encore le sens exact – j’avais cinq ans à l’époque – me happaient, curieusement. Je sais aujourd’hui qu’elles me poussaient droit vers une réalité de moi que je découvrais en pointillés.

Un jour, j’avais entendu mon père se précipiter vers ma chambre. Ses talons avaient fait sursauter le parquet, Gloria Lasso et ma ballerine. Le corps à tutu s’était relâché et la voix s’était éteinte. « Tu arrêtes avec ces jouets de fille ! Sors de cette chambre, prends un ballon et va jouer avec les garçons de ton âge. » Sans ciller, j’obéissais docilement à l’intégralité de ces exigences : sport, ballon, genoux éraflés et toute la panoplie d’une virilité codifiée, avec l’impression de me couler dans le moule des « garçons de mon âge ». Pas d’autre choix, en vérité. J’avais été envoyé en pension, dans un collège jésuite. Dès mes premières années d’école, plus je côtoyais ces garçons de mon âge, et plus je comprenais qu’en fait, simplement, je ne possédais pas leur mode d’emploi. Que quelque chose qui était insidieusement imprimé dans mon code génétique m’empêchait d’être des leurs.

« Contre-nature »
Les matchs de foot ou de basket, dont rien que la pensée me paralyse jusqu’à aujourd’hui, fonctionnaient de la même manière : on ne voulait pas de moi dans les équipes. Je les revois, tous sans exception, les petits, les gros, les laids, les beaux, ils se hélaient les uns les autres : « Cette fois, vous le prenez! », « Non, il est à vous, on n’a pas envie de perdre à cause de lui », comme on se refile une patate chaude. Je me souviens qu’en classe, dès lors que je prenais la parole, les rires taquins de mes camarades creusaient des cratères qui me séparaient davantage d’eux.

À peine le terme homosexualité était prononcé, souvent accompagné de « contre-nature » ou déviance, leurs regards dont la candeur apparentait une cruauté insoupçonnée me fusillaient sans gêne et sans façon. Et dans les dortoirs, quand la nuit me clouait les ailes, je récoltais chacune des moqueries avec lesquelles ils me giflaient, chacun de leur jet d’eau froide ou des coups qu’ils me donnaient. J’en demandais presque plus, en croyant que ça durcirait mes membres, mon corps, ma peau, mon identité dont je ne voulais pas, dont je ne voulais plus.

Car, en fait, une chose me liait à ces autres garçons de mon âge. Comme eux, j’ignorais les causes de ce que j’étais. Pourquoi, alors que j’étais un petit garçon, n’en étais-je pas réellement un ? Moi aussi, je ne comprenais pas cette voix aiguë que je n’arrivais pas à moduler, cette démarche dansante qui ne se soumettait pas à moi, ces grands gestes de mes mains qui m’échappaient et ces larmes qui m’étranglaient sans que je ne puisse les freiner. Moi aussi, je ne savais pas pourquoi j’étais né dans le corps de cet Étranger au paradis, auquel j’avais été bercé par Gloria Lasso et ma danseuse à tutu…

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Bustros Mitri

Habiter son sexe natural, n' est pas semble-t-il, hélas, acquis pour tout le monde. Chacun cherche à etre en paix avec son corps , de manière plus ou moins réussie. Parfois à la pointe du bistouri.
Mais pourquoi assassiner l' enfance , en barrant l'accès au langage, tel que l'humanité l'a fait, partout, sous tous les cieux ? Le droit à un père et une mère, n' est pas uniquement la designation culturelle de roles arbitrairement interchangeables. Les mots de papa, maman , et leur place dans le tryptique oedipien ne sont pas remplacables.
Pour l' instant en tout cas.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TRISTE MAIS NATUREL ! AINSI EN A VOULU DIEU LA NATURE...

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