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La Dernière

La semaine chez elle, le week-end chez lui

Photo-roman

Histoire universelle de ceux dont l’enfance a été écartelée à force de guerres entre des ennemis que, d’ordinaire, on appelle parents...

28/05/2018

Chaque vendredi, au retour de l’école, il reprenait ce rituel qu’il avait, vissé au ventre comme une douleur, au cœur comme une déchirure, là où il l’avait laissé, la semaine précédente. D’un geste chapardeur malgré lui, il rassemblait tout, les vêtements, les baskets, les chaussettes, la totalité de ses cahiers et classeurs, les livres, la trousse, le papier calque, au début un peluche fétiche en forme de kangourou et plus tard la calculatrice, les crèmes pour l’acné et les lentilles de vue qu’il enfermait sous le zipper de son Eastpack. Il fallait surtout ne rien oublier car une fois la ligne de démarcation traversée, il lui était impossible de revenir ici avant dimanche soir. Chargé du poids de son enfance écartelée entre ces deux bords que d’ordinaire on appelle parents, il se préparait à migrer vers le territoire adverse. Sa mère suivait un cours de mythologie grecque le vendredi après-midi. Il trouvait que ça tombait bien, leur épargnant tous les deux l’instant de cet arrachement des fins de semaine dont il avait admis ne pas comprendre le comment, et encore moins le pourquoi.

Comme un otage
Alors qu’il se prêtait à son propre troc dont seul Khalil, le chauffeur de taxi, était responsable, il pianotait prudemment cette même phrase : « Maman, je suis bien arrivé là-bas. » Il s’interdisait le moindre mot de plus, de peur de titiller davantage sa douleur qu’il accueillait, intégralement, dans son petit corps. Elle se contentait d’un OK dont la froideur chirurgicale interrompait aussitôt leur connexion jusqu’à la fin du week-end. Au début, quand il était trop jeune pour se déplacer tout seul, sa mère arrêtait la voiture au bas de la tour où habitait son père. Ils ne se croisaient jamais, s’évitaient consciencieusement du regard, lâchement séparés par cette frontière fictive qu’ils avaient eux-mêmes inventée et qui leur servait de futile bouclier protecteur. Là, entre deux baisers qu’elle lui picorait, elle tentait de kidnapper un moment de plus, reniflant son cou, passant ses doigts ébranlés dans ses cheveux, caressant avec émotion ses joues gorgées de sanglots, le dévorant des yeux avec la voracité de celles qui s’apprêtent à envoyer leurs fils vers d’indéchiffrables guerres. Comme un otage échangé contre une marchandise occulte, à mesure qu’il sortait du champ de sa mère, qu’il s’approchait de celui adverse, les larmes lui montaient aux cils qu’il refoulait résolument. « J’ai douze ans, pensait-il, et pour déjouer mes pleurs, j’applique ma leçon d’algèbre : papa et maman sont deux ensembles dont l’intersection est vide. » Pourtant, il fut un temps où ces deux unités s’entrecroisaient : tapie au fond de son tiroir, c’est la seule photo d’eux, entrelacés sous un parasol, qui le raconte.

La « pouffiasse »
Il se revoit arrivant chez son père, harnaché de sa chambre qui dégoulinait de son Eastpack à force de migrations. Parfois avant même de lui dire bonjour, d’un mouvement de la main, son père disait : « File te laver, après cette longue journée », figé dans cette drôle de moue défiante et dégoûtée qu’il ne cherchait même pas à masquer. Sous la douche, le jet d’eau le débarrassait de l’odeur ennemie qui n’était pas autorisée ici, et d’autant d’étreintes parfumées que celle-ci avait minutieusement éparpillées le long de son corps. Son père ne se faisait pas à l’idée que son fils puisse venir de chez celle qu’on ne nommait jamais. Cela dit, ses yeux radar ne pouvaient s’empêcher de le parcourir, le scanner de haut en bas, de bas en haut. Il les sentait à l’affût d’un mimétisme, d’un échantillon ou d’une trace de celle qu’il cherchait à exhumer autant qu’il voulait l’éradiquer. « Tiens-toi droit. Ne parle pas en chantonnant. Qui t’a habillé comme ça ? Prononce bien les mots. Qui t’a choisi cette coupe de cheveux ? Ne te dandine pas. Ne joue pas avec tes cheveux. » La pouffiasse qui dînait avec eux tentait souvent de calmer ce jeu qui consistait à le cribler d’allusions à sa mère. La pouffiasse était gentille. Simplement ça l’amusait de l’appeler de la sorte, en référence à des bribes de conversations téléphoniques glanées ça et là, où sa mère alignait souvent : « C’est une pouffiasse  » avec « qui a 25 ans ». Malgré les efforts de la pouffiasse donc, son père finissait toujours par le sommer : « Va dans ta chambre, tu m’exaspères. » Aujourd’hui, quand il y repense, il sait que c’est à sa mère qu’il s’adressait.


Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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COMBIEN IL SERAIT BEAU QU,ON RESTE ENSEMBLE... EN ENTERRANT L,EGOISME ET LES DIFFERENTS... ET QUE L,ENFANT SOIT AVEC SES DEUX PARENTS TOUTE LA SEMAINE !

Sarkis Serge Tateossian

Un triangle qui résume l'humanité.
L'enfant, fruit du père et de la mère.

Une pensée affective et affectueuse à toutes les mamans et familles de manière générale.

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