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Culture

Joachim Son Forget : le clavecin, c’est comme le tai-chi-chuan...

Festival al-Bustan

À seulement trente-quatre ans, le musicien d’origine coréenne affiche déjà un parcours renversant et atypique : député français à l’Assemblée nationale, docteur en radiologie et claveciniste émérite.

14/03/2018

Les cheveux noirs lisses et drus, les yeux cerclés de lunettes grand format, la silhouette fine et menue, les mains blanches aux doigts délicats, le costume sombre et élégant avec cravate en soie aux couleurs assorties, Joachim Son Forget a le propos empreint d’une grande richesse culturelle et d’humanisme. Et parle avec enthousiasme et générosité de ses concerts de charité pour une solidarité collective.

Un nom au symbolisme sonore intéressant pour cet enfant abandonné de Séoul adopté en France, marié et père de deux enfants. « Son » est le nom de son épouse et signifie la main en coréen et reste, dans la langue de Racine, l’empreinte de l’ouverture à la musique. Heureux hommage et mélange pour celui qui sait décrypter…

Premier séjour au pays du Cèdre, il le confirme avec le sourire. Pourquoi le sourire ? « Tout de suite j’ai souri parce que je suis au carrefour des civilisations : il y a là, à travers couleurs et odeurs, une magie intense, une cohabitation de différentes temporalités. C’est un trésor, un billet de confirmation de ma propre vision de l’importance de s’intéresser à l’histoire ; on apprend ce qui a réussi et ce qui a échoué. Avec tout ce poids, cette chance du passé pour un avenir meilleur… »

Qu’on fixe de prime abord la place du clavecin en ce monde moderne. Et la réponse est claire : « Le clavecin est très présent dans le monde moderne et de plus en plus, malgré une absence de plus d’un siècle. Le clavecin n’a jamais été complètement oublié. Beethoven déclarait jouable ses partitions sur clavecin. La Pathétique, par exemple… » Le claveciniste poursuit sur sa lancée : « Les compositeurs du XIXe siècle n’ont pas oublié ceux des XVIIe et XVIIIe siècles. Le Tombeau de Couperin de Ravel et Alexandre Tharaud qui joue Couperin et Rameau sont autant de présence, sans parler de Marcelle Meyer qui a réhabilité les œuvres de ces deux compositeurs. Et puis la reconstruction du clavecin à l’ancienne en 1960-1970 avec Reinhard von Nagel et les musicologues américains Hubbard et William Dowd. Il y a bien un renouveau de la musique baroque, et ça ne fait que grandir. Ce qui était réservé à l’élite autrefois est aujourd’hui cette excellence d’élite pour tous… »

Ce soir, pour le concert qu’il donne à la Résidence des Pins dans le cadre du Festival al-Bustan, Joachim Son Forget montre le lien qui existait entre Bach et ses contemporains de la musique, et à quelle ascendance appartenait le cantor. Par conséquent, seront interprétées des pages de Couperin, Rameau, Froberger, Frescobaldi et le contemporain Gérard Pesson.


(Lire aussi : « Je suis le messager de Bach auprès de la génération des portables »)


En quoi la formation d’un claveciniste diffère-t-elle de celle d’un pianiste ? Les éclaircissements sont de taille et peuvent surprendre : « C’est très différent, dit le musicien, l’approche du clavier est de caresser les touches en ressentant le seuil de déclenchement d’un son. C’est comme du tai-chi-chuan. Le piano, ce serait plutôt du kung-fu. Il faut percuter, frapper la touche. Le clavecin est un art interne, et le piano, externe. Mais à un certain niveau, le ressenti se rejoint, quand bien même la forme est différente… »

Dans le parcours complexe et riche de Joachim Son Forget, comment s’est opérée la conciliation entre radiologie, clavecin et députation ? La réponse apporte concision et clarté : « Une fois par semaine, je travaille pour la radiologie. L’essentiel de mon temps est consacré à l’activité parlementaire et à la musique ! Mon travail en médecine, c’est de trouver des détails très fins dans une image. Et à partir de ces détails, reconstituer une histoire. Pour le clavecin, c’est pareil. Pour moi, les trois font un tout que j’appelle l’humanisme des lumières. »

Féru des clavecinistes Pierre Hantai (pour Bach, c’est un modèle), Justin Taylor au toucher fin, Jean Rondeau à la remarquable vigueur de jeunesse, le concertiste n’en avoue pas moins sa passion, dans sa prime jeunesse, pour le rock et punk hardcore car il faisait du skateboard et du break dance. Et puis la musique baroque est venue bien sûr et, comme une lame de fond, a tout balayé. Même cette passade pour les romantiques au clavier, pour lui aujourd’hui expression trop directe de l’émotion…

Son rêve actuel ? Interpréter Les Variations Goldberg au clavecin. Cela fait deux ans qu’il y travaille. « Je suis pour jouer le texte tel qu’il est, dit le musicien, sans ses additifs. Cet opus exprime la notion de cycle dont on parle dans les sociétés humaines. C’est comme exister sous diverses formes, aussi de notre propre vie. C’est un peu taoïste. En français, on appelle cela non des variations, mais des doubles. On est une seule personne, mais on est plusieurs à la fois. Une sorte de schizophrénie qu’on doit assumer. Tant qu’on sépare les composantes, on a mal, quand on les assemble, on est bien… »

Et de conclure : « C’est ce message que je viens de dire. Tout est plus lié qu’on ne peut l’imaginer. C’est ce qui crée la richesse et la liberté. La musique de Bach, ce contrepoint presque scientifique, presque mathématique, différent de Couperin, musique de cour, aimable et d’émotion courtoise. J’aimerais surtout que ma musique soit utilisée pour éveiller les consciences. »



Résidence des Pins
À 20h00 précises



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