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La Dernière

« Comme ça, tu ne la perdras jamais... »

Photo-roman

Je ne peux m'empêcher de scruter ces valises qui se font du coude sous mes yeux et qui, chacune à sa manière, me racontent les voyages muets de leurs propriétaires.

25/09/2017

L'autre jour, dans la salle d'attente de mon médecin, je feuilletais l'un de ces magazines féminins qui regorgent de questionnaires pseudo-proustiens auxquels on a l'habitude de soumettre telle chanteuse ou telle actrice. Au fil de ma lecture, je me suis rendu compte que deux questions reviennent sans dérogation dans ce genre d'exercice : « Qu'emporteriez-vous avec vous sur une île déserte ? » ou « Que sauveriez-vous de chez vous en cas d'incendie ? ». En évitant de tomber dans une psychologie à deux balles, il est indéniable que ces interrogations renvoient à la notion de bagages sans lesquelles nos sociétés aux jambes fourmillantes ne savent plus faire. Surtout qu'on finit par avoir les bagages qui nous ressemblent.

Raconter les voyages silencieux
Ainsi, à chacun de mes passages dans un hall d'aéroport, je me surprends à guetter le va-et-vient de ces valises qui, traînées dans les cohues, balancées sur des tapis roulants ou portées à bout de bras, tissent en filigrane le mystère absolu de ces existences hachurées par les fuseaux horaires. Ces valises, aussi communes qu'elles puissent être, racontent en silence tout ce que les pérégrinations de leurs propriétaires ne disent pas. Monogrammées et astiquées, elles ébauchent le portrait amidonné d'un porteur d'hôtel aux gants immaculés, faisant valser sur son chariot en laiton le week-end nonchalant de deux amants défendus. Elles tracent des autoroutes aériennes pelotonnées dans le cuir sombre des classes affaires. Tamponnées d'autocollants qui emmêlent tous ces lieux où leurs petits pneus les ont menées, elles prennent la poussière des chemins du hasard où s'égrènent les aventures d'un ado diplômé de frais. Enserrés dans leurs coques en polyuréthane d'un gris quelconque, se chamaillent les fichiers et les costards d'un homme d'affaires arraché ce matin même à ces draps soyeux. Et on arriverait presque à glaner les débris des baisers soyeux de ses enfants qui refusent de lui lâcher la main.

Sur les traces d'Emmaüs
En toile mouchetée de taches secrètes, sans roulettes, elles recèlent la panoplie dérisoire d'un routard parti sur les traces d'Emmaüs, ou sinon celle d'un monte-en-l'air résolu à tutoyer les sept sommets. Empêtrées dans un cling film qu'à force, on ne les reconnaît plus, elles donnent libre cours aux récits imaginaires de ces ombres muettes qui surgissent autour de moi : entassement d'effets fragiles d'une maison qu'on quitte et qui pèse au cœur et aux épaules. Crachat de sédiments d'une vie antérieure qui claque la porte au nez de son passé. Exhalaisons de thym, d'huile d'olive ou d'une kebbé savamment rangés par les mains émouvantes d'une maman libanaise. Battements des promesses d'un nouveau départ. Tristesse écrasant les reliques d'un destin ballotté par une énième guerre et ses houleuses vagues d'immigration. Tas de secrets étouffés d'une double vie fermée à double tour. Ou insignifiant reliquaire des trucs dont on ne se sépare pas, tenues pour ne pas avoir chaud, vêtements pour se réchauffer, médicaments pour le cas où et livres qu'on ne dépliera pas, mais qui nous tiendront compagnie dans des chambres sans histoires ou au chevet d'un transat gavé de soleil. Et quand elles s'oublient au creux d'une foule prise de bougeotte, esseulées et n'inspirant aucune confiance, on les imagine battant les mauvais spasmes d'un TNT prêt à nous transformer en fumée.

Trace ton chemin
J'ai hérité de ma première valise après avoir, des années durant, poussé celles de toute la famille. Avant d'être emblème de partance, elle représentait mon indépendance haute comme trois pommes qui devenait enfin citoyenne de ce monde, au même titre que mon bagage qui tracera désormais son chemin sur les tapis roulants de ce globe. La langue au coin de la bouche, j'y avais écris mon nom et mon adresse sur une étiquette que ma mère avait agrémentée d'un ruban rose : « Comme ça, tu ne la perdras jamais ! » D'une certaine manière, elle était à la fois voyage et destination. La veille de mon premier départ en sa compagnie, j'avais passé la journée à y entasser un fatras de choses dérisoires. C'est elle qui m'avait porté, et moi je l'avais soigneusement suivie des yeux à l'aller et surtout au retour, avec une frayeur de la perdre qu'à l'époque je n'avais pas assimilée. Ce n'est que bien plus tard, à l'âge où l'on ramène des bagages tout lourds et abîmés, et qu'on les largue sans un regard à l'entrée de la maison, que j'avais compris. Compris que je suis né dans un pays où, longtemps et probablement jusqu'à présent, chaque valise faite est symbole d'un départ qui hésite et d'un retour qui ne sait pas...

 

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image d'un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

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