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La Dernière

La suite, on la connaît tous...

Photo-roman

Mon récit du 11 septembre 2001 vu de Beyrouth. Cet ordinaire mardi après-midi, quand sous mes yeux d'enfant le monde basculait dans un film noir hollywoodien.

11/09/2017

Ce 11 septembre 2001, qui s'en doutait, rien ne serait plus comme avant. Les cauchemars sans nom, les tragédies indicibles, on y fait référence avec des dates, de crainte que l'histoire n'en ignore. Comme s'il était possible de les soustraire à notre mémoire... On se souvient tous de ce qu'on faisait ce 11 septembre, quand tout à coup... C'était un mardi. Un banal mardi de septembre où le soleil jette ses derniers feux d'été avant de nous ramener à reculons vers une routine qui se refuse encore. J'étais chez l'ophtalmologue avec ma mère et ma sœur, l'une de ces visites annuelles d'avant la rentrée scolaire. Dans la salle d'attente, les gamins trépignaient à l'idée de ces gouttes qui leur feront flamber les pupilles puis leur brouilleront la vision, pendant que les dames épluchaient des magazines bavards du bout de leurs index imbibés de salive. Il devait être 15h30. L'assistante, responsable de nous appliquer les collyres avant de passer chez le médecin, faisait patienter tous les patients.

 

Un faux John Constable
Sans scrupules, sous nos rétines embrumées, elle avait pris sa pause déjeuner. Elle triturait un ragoût sur sa méchante table administrative en fer laqué marron dont les accablants tiroirs se bloquaient en lui mordant les doigts à chaque fois qu'elle y piochait du sel ou du poivre. Ça m'avait amusé. C'est dire à quel point rien ne se passait en cette journée des plus ordinaires. Insignifiante jusqu'au canapé Chesterfield ployé sous le poids de l'attente, orthopédique mais se voulant décoratif, chapeauté par une scène bucolique que je devinais à travers mon regard flouté. Je pensais à la vie qui y coulait sur son long fleuve tranquille, parcourant un sous-bois, un hameau, peut-être un cabanon ou une charrette à foin. De but en blanc, la secrétaire avait atterri dans la pièce où nous étions installés, avait fait taire le western des années 50 que le téléviseur mastiquait comme un chewing-gum fatigué, zappé vers CNN en ricanant presque : « Regardez, un avion vient de cogner une tour en Amérique ! » La suite, on la connaît tous. De la salle d'attente chez l'ophtalmologue où nous nous étions agglutinés autour de la télé comme une horde de mouches taillade une friandise scintillante, jusqu'au salon de la maison vers lequel nous avions accouru, les nouvelles ne cessaient de déverser leurs fiels ensanglantés.

 

La « Dust Lady » et le « King Kong Man »
Au cœur des coups de fil furibonds, car nous avons tous un oncle d'Amérique, des hypothèses les plus absurdes, des analyses les plus échevelées et des conclusions désordonnées qui avaient bousculé et fait basculer cette fin d'après-midi de septembre, on avait presque négligé les enfants. Était-ce parce que le drame avait épargné notre région, que ça ne se passait pas chez nous, ici, à côté, pour une fois ? On m'avait oublié devant mon poste de télé. Et, avec un peu d'effort, en me frottant les pupilles écarquillées, j'avais l'impression de basculer dans les pages charbonnées des comics de Marvel qui attendent un super-héros. Je me souviens des images de celui qu'on avait baptisé le « King Kong Man », vu son corps surdimensionné qui s'accrochait à l'une des fenêtres de sa tour. Cinquantième étage environ. Il n'avait pas d'ailes, pas de cape ou de crampons magiques et pourtant il s'était propulsé dans le vide, main dans la main avec une collègue. Le nez poinçonné à l'écran qui m'électrisait le visage, j'avais eu le vertige, peur de tomber, à la fois effaré et transi par la force que des drames pareils peuvent enfanter. Je comprenais que le courage s'accorde souvent avec la folie. Une autre chaîne diffusait des images de Marcy Borders, la dame de poussière. Son corps était gris, sa bouche, ses mains, ses poches et ses pores pleins des débris de sa ville agonisante. Elle flageolait sur ses talons que le cataclysme n'avait pas réussi à lui arracher. En pensée, je lui avais dit : « Rentre chez toi ! Qu'est-ce que tu cherches encore si ce n'est te faire tuer ? » et je prenais sa frêle silhouette dans mes bras. Comme Marcy et King Kong Man, je découvrais tant de héros houssés de normalité, dans leur costard-cravate ou leur tailleur qu'ils avait enfilé ce matin d'avant l'apocalypse.

La nuit, je me souviens d'avoir rêvé qu'une gigantesque vague m'engloutissait avec ma petite arche de Noé bourrée de monde à sauver. Dix ans plus tard, le 11 septembre 2011, sans le savoir, jour pour jour, heure pour heure, je me faisais tatouer une ancre sur le poignet.

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image d'un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

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