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Liban

Le Liban, un des rares pays de la région où la caricature est « encore vivante et le restera »

Libertés

Des personnalités issues du monde de la caricature libanaise ont fait part de leurs réactions à « L'Orient-Le Jour », après le carnage à « Charlie Hebdo ». « Il n'y a pas de limites à l'expression et il ne devrait pas y en avoir », a affirmé dans ce contexte le propriétaire du quasi dernier journal satirique de la région.

09/01/2015

Au lendemain de la tuerie de Charlie Hebdo, l'attentat le plus meurtrier en France depuis plus d'un demi-siècle, la presse du monde entier a rendu hommage aux victimes, dont les quatre dessinateurs vedettes : Cabu, Tignous, Charb et Wolinski. Cette tragédie n'a laissé personne indifférent à travers le monde, et surtout au Liban où les réactions des responsables et des Libanais sur les réseaux sociaux sont tombées dru. La consternation était d'autant plus grande au sein des organes de presse, tant cette agression qui a littéralement « décapité » l'hebdomadaire satirique a porté atteinte aux valeurs universelles de la liberté de la presse et de la liberté d'expression. Sur ce plan, les caricaturistes du Liban ont eu aussi leur mot à dire, le métier de dessinateur n'étant pas une profession aussi rare qu'ailleurs et où l'un des seuls magazines satiriques de la région, al-Dabbour (Le Frelon), survit encore.

 

C'est ce que rappelle d'ailleurs le propriétaire du magazine Joseph Moukarzel, qui a confié à L'Orient-Le Jour avoir subi un véritable choc à l'annonce de la nouvelle concernant l'attentat terroriste de Paris. « Le choc était d'autant plus grand que je connaissais ces dessinateurs, même si je n'ai pas toujours partagé leurs idées, a-t-il assuré. Quelque part aussi, j'étais dégoûté face à une réaction si violente. » Pour le propriétaire d'al-Dabbour, qui ne manque pas d'égratigner l'ensemble d'une caste politique qui offre matière à ironie, il est faux de dire que « les caricaturistes français sont allés trop loin ». « Ils s'exprimaient. Tout simplement. Ils critiquaient tout, les religions, les politiques, l'économie. Ils étaient là pour critiquer. La provocation fait partie de leur nature et de celle de leur hebdomadaire. Il faut se placer dans le contexte de la liberté d'opinion qui est une sorte de tradition en France et qui est, ne l'oublions pas, l'un des droits cités dans la Charte universelle des droits de l'homme. Il n'y a pas de limites à l'expression et il ne devrait pas y en avoir », a-t-il affirmé.
Interrogé à propos de la caricature au Liban et des libertés, Joseph Moukarzel rappelle qu'« il est important de savoir que nous jouissons d'une marge de liberté que d'autres n'ont pas dans de nombreux pays, même en Occident ». Et d'expliquer : « Je suis personnellement contre l'autocensure qui revient à écrire en retenant sa main droite au moyen de sa main gauche. Cela n'empêche pas toutefois de se relire et de modérer ses propos en n'oubliant pas que la liberté individuelle ne doit pas empiéter sur celle des autres. Dans un pays comme le nôtre où le conflit religieux est omniprésent, nous ne pouvons nous estimer au-dessus de la mêlée et critiquer des textes religieux en heurtant les sensibilités, surtout que nous travaillons avec responsabilité et sommes conscients que tout article ou dessin peut causer des incidents qui peuvent parfois dégénérer. Mais cela n'empêche pas que nous critiquions toutes les autorités politiques en passant par le président de la République, la Chambre et l'exécutif. Et nous avons souvent tenté d'explorer nos limites et de les repousser en payant parfois le prix fort. »

 

(Lire aussi : Le crime est inacceptable, le blasphème aussi, assurent des dignitaires sunnites libanais)

 

« Nous gagnerons en audace »
Des affirmations reprises par le caricaturiste Stavro Jabra, qui a toutefois avoué recourir parfois à « l'autorégulation ». « Nous vivons dans un monde ouvert où chaque chose que nous écrivons ou dessinons peut atteindre des foules, a-t-il expliqué. C'est un peu notre sensibilité libanaise et arabe qui prend le dessus et cela ne nous gêne pas car les sujets à critiquer ne manquent pas. Nous tournons souvent l'État islamique ou al-Nosra en dérision sans le moindre problème car ce ne sont pas des leaders mais plutôt des entités collectives un peu représentées par un homme imaginaire sur papier. Il faut avouer que nous avions plus de libertés avant et durant la guerre civile, même si nous continuerons à faire des caricatures au Liban quoi qu'il advienne. » Qualifiant la tuerie du 7 janvier d'« attaque barbare et terroriste révélatrice d'un problème majeur », Stavro Jabra a déploré la perte des « leaders actuels de la caricature en France ». « Ils étaient des amis intimes que je connaissais, surtout Wolinski, avec qui j'avais participé à de nombreux ateliers de travail en France et en Europe, a-t-il raconté. J'ai littéralement eu les larmes aux yeux quand j'ai entendu la nouvelle, j'en suis devenu fou. C'est une catastrophe, du jamais-vu. Mais ce meurtre ne changera rien aux libertés en France et en Europe où l'on pourra toujours se moquer de tout et de rien. Au contraire, les artistes et journalistes gagneront en audace. Il sera impossible aux terroristes de changer la mentalité de 60 millions de personnes qui croient au droit sacré de la liberté d'expression. Nous combattrons ensemble et avec nos plumes ces fondamentalistes qui ne comprennent pas l'humour. C'est notre travail. »
De son côté, le dessinateur Armand Homsi a regretté la mort de « grands noms comme Cabu ». « C'est une horreur que nous n'avons pas d'abord voulu croire, a-t-il expliqué. C'est une réaction violente tellement hors contexte qui nous pousse à nous poser des questions sur le monde dans lequel nous vivons, mais qui ne changera pas la façon dont nous pensons notre métier, qui reste un métier de la presse qui va à l'encontre des autres. » « Il est vrai qu'au Liban, nous ne pensons pas souvent à prendre du recul par rapport aux religions et à établir des comparaisons entre elles, et que c'est l'info qui prime généralement, mais nous sommes l'un des seuls pays au Moyen-Orient où la caricature est encore aussi vivante et elle le restera. Nous sommes passés par bien des étapes difficiles dans le passé. »

 

(Lire aussi : Les caricaturistes du monde entier ne « désarmeront jamais ! »)

 

Le syndicat libanais dénonce
Le syndicat des professionnels du graphisme, de l'illustration, de la caricature et de la bande dessinée au Liban a publié hier un communiqué dans lequel il a dénoncé l'attaque perpétrée contre le personnel de Charlie Hebdo. « Nos cœurs sont en deuil. Au nom des professionnels de la caricature et de la bande dessinée au Liban, le syndicat présente ses condoléances les plus sincères et les plus chaleureuses à tous les Français, les Libanais, les citoyens du monde et tous les artistes, face à ce drame qui a touché des piliers de l'humour, à savoir les dessinateurs, les rédacteurs et toute l'équipe de Charlie Hebdo. L'encre de nos plumes ne sèchera pas et continuera à transmettre nos pensées et nos idées. Aujourd'hui nous rendons un grand hommage à ces grands artistes qui sont entrés dans le livre d'histoire et qui resteront dans la mémoire collective », a noté le texte.
La présidente du syndicat Rita Moukarzel a pour sa part confié à L'Orient-Le Jour son « sentiment de révolte face à ce carnage ». « Cabu était un ami, un collègue, un éternel révolté. Le monde de la caricature perd un de ses piliers dans son style à lui », a-t-elle ajouté. « Ils ont toujours été provocs avec tout le monde dans leurs dessins, depuis toujours. Mais cela pouvait-il passer encore dans le monde actuel ? » s'est-elle interrogée, refusant les allégations selon lesquelles il n'y a pas de liberté d'expression au Liban. « Il y a une liberté d'expression certaine au Liban. Les caricaturistes s'expriment comme ils l'entendent, et selon leurs propres limites. »

 

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