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Moyen Orient et Monde - Les lettres de Jacqueline A.

À l’attention de Charlie,

Je me souviens la première fois que ma fille avait rapporté un numéro à la maison. Elle était entrée dans le salon, avec un air bravache qui ne disait rien de bon. Quel âge avait-elle ? Elle était encore au lycée, nous étions à Paris.
Elle est entrée dans le salon et m'a décoché un sourire de travers, bien droite dans ses godillots sur le tapis persan de ma mère.
Elle était dans cette période d'allergie éruptive à tout ce qui aurait pu mettre en avant sa féminité. Je vous rassure, elle a bien changé depuis, elle qui s'inflige un réveil trop matinal chaque vendredi pour assurer sa manucure du week-end.
J'ai jeté un coup d'œil à son père. Il était encore là à l'époque. Je crois bien qu'il souriait. Il sentait le coup fourré, ça avait l'air de l'amuser. Il a toujours eu un faible pour sa fille. Ou un faible en général.
Elle est entrée dans le salon, avec son sourire rebelle et une étincelle dans les yeux.
Je lui ai demandé comment avait été sa journée. Elle a dû me lancer un « superbe, mum! »
Elle a jeté son paletot sur le canapé, un journal sur la table et a filé se cloîtrer dans sa tanière.
J'ai de nouveau jeté un coup d'œil à son père, il avait les yeux rivés à la télévision.
Je me suis levée, je suis allée voir sur la table du salon. Un journal et votre nom, Charlie Hebdo. Je n'avais jamais entendu parler de vous.
Je ne me souviens plus ce qu'il y avait exactement sur la couverture. Je me souviens seulement que j'ai trouvé la chose passablement criarde et grossière. Oui, grossière.
Vous devez me comprendre. Une Libanaise, née à Beyrouth à la fin des années 40, issue de la petite bourgeoisie, baignant dans un environnement, malgré quelques apparences trompeuses, fondamentalement conservateur.
J'ai dû faire une remarque à son père. Il a dû l'ignorer.
J'ai feuilleté la chose. Il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre que ma fille m'envoyait bouler, moi, mes valeurs, mes principes et grosso modo tout ce que je représentais. Sur le moment, j'ai eu un peu peur. En fait, j'avais toujours peur de la perdre à Paris.

Je n'ai jamais été fan de vous. Ma fille, elle, a bien changé. Elle est avocate, ma fille. Mais elle ne vous a jamais abandonné. La dernière fois qu'elle est rentrée de Paris, c'était il y a un peu plus d'un mois, elle avait un exemplaire de vous dans sa valise. Mais elle ne vous jette plus sur la table du salon. Elle vous emmène dans sa chambre pour vous lire tranquillement dans son lit. J'entends parfois de petits gloussements. Je suis un peu déçue de ne pas les partager avec elle.

Hier soir, ma fille est entrée dans le salon avec un air las qui ne disait rien de bon. La télé était allumée. Elle s'est assise dans le fauteuil. Je n'ai pas osé lui demander comment avait été sa journée. Sur l'écran, des milliers de personnes brandissaient un panneau portant votre nom. Ses yeux brillaient. Elle m'a manqué, l'étincelle.

Jacqueline A.

 

La précédente lettre de Jacqueline A.

 

 


Je me souviens la première fois que ma fille avait rapporté un numéro à la maison. Elle était entrée dans le salon, avec un air bravache qui ne disait rien de bon. Quel âge avait-elle ? Elle était encore au lycée, nous étions à Paris.Elle est entrée dans le salon et m'a décoché un sourire de travers, bien droite dans ses godillots sur le tapis persan de ma mère.Elle était dans...

commentaires (2)

Sobre et excellent -

IMB a SPO

12 h 46, le 09 janvier 2015

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Commentaires (2)

  • Sobre et excellent -

    IMB a SPO

    12 h 46, le 09 janvier 2015

  • Admirable.

    Cadige William

    10 h 59, le 09 janvier 2015

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