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Moyen Orient et Monde - Analyse

La France en guerre, mais contre qui/quoi?

L'attentat perpétré par les jihadistes contre « Charlie Hebdo » cherche notamment à provoquer des divisions au sein de la société française.

Des membres du GIGN français à la recherche des jihadistes après l’attentat contre « Charlie Hebdo ». François Lo Presti/AFP

À quoi a servi la participation des troupes françaises dans les opérations de forces armées en Afghanistan, en Libye, au Mali, en Centrafrique et en Irak ? La France combat-elle aujourd'hui un ennemi qu'elle ne combattait pas déjà hier ? Voilà des questions qui se posent, au lendemain de l'attaque contre le journal satirique Charlie Hebdo, alors que plusieurs éditorialistes et hommes politiques ont employé le terme de « guerre ». Si l'attentat, du fait de sa dimension symbolique, peut largement être appréhendé comme une déclaration de guerre, applaudie d'ailleurs par de nombreux sympathisants des thèses jihadistes sur les réseaux sociaux, il ne faut pas pour autant négliger certaines clarifications essentielles : en guerre contre qui, et au nom de quelles valeurs ?

 

(L'actu : Dans le nord de la France, l'hypertraque...)


Les jeunes jihadistes ayant perpétré le massacre d'hier n'étaient pas seulement animés par une volonté « de venger le Prophète », ni uniquement par leur fascination pour le sang. Commandité ou non, ce crime relève surtout d'une double stratégie. En s'attaquant à un journal connu et critiqué dans tous les recoins du monde musulman pour avoir publié des caricatures du Prophète, les terroristes vont devenir, s'ils ne le sont déjà, de véritables héros dans l'univers de la jihadosphère. Le message qu'ils veulent faire passer est limpide : toute personne, ou plutôt tout infidèle qui ose s'en prendre à l'islam sera puni de mort. Et en parvenant à tuer, à la kalachnikov, des journalistes protégés par les forces de l'ordre au sein même de la capitale parisienne, ils obtiennent une nouvelle victoire dans la diffusion de ce message de peur et de haine, en créant de la sorte un extrême sentiment d'insécurité au sein de la population française en particulier, dans le monde en général.
Ce qui permet de nourrir les fantasmes de leur second objectif : importer le conflit, et tout ce qu'il implique en matière de communautarisme, de discours exclusif et de choc sociétal, dans le territoire français. Ils misent sur l'implosion des valeurs de la République, sur la montée en puissance des théories d'extrême droite, sur la stigmatisation du musulman lambda et sur son potentiel ralliement à leur cause. En d'autres termes, plus la France déclare qu'elle entre en guerre contre l'islamisme radical, plus les adeptes les plus extrêmes de ce mouvement crient victoire. En ce sens, le scénario houellebecquien d'une France soumise à sa population musulmane est sans nul doute un fantasme non dissimulé pour nombre de jeunes jihadistes.

 

(Lire aussi : Suspects jihadistes en France : l'impossible surveillance universelle)

 

Le barrage républicain
Aussi, tomber dans le jeu des jihadistes, leur donner raison, leur offrir cette victoire idéologique, bien plus importante que toutes les victoires militaires qu'ils ont déjà obtenues, serait une véritable catastrophe. La question de l'islam (politique) est déjà très présente dans la vie politique et intellectuelle française. Le risque est désormais élevé pour qu'elle devienne le point de clivage majeur au sein de cette société, confrontant ainsi les promusulmans aux antimusulmans, ou une partie des musulmans à une partie des non-musulmans.
Les récupérations politiques de cet événement seront certainement décisives : à long terme, il pourrait profiter à la propagande de l'extrême droite européenne, en brisant le barrage républicain et en permettant d'évacuer toutes les tensions contre ceux qui sont déjà désignés par beaucoup comme les ennemis de l'intérieur. En somme, un cheval de Troie à l'intérieur d'une cité qui se pensait, jusqu'à hier, inatteignable. Voilà pourquoi le discours belliciste est extrêmement dangereux : il pourrait amener une partie des Français à se tromper d'ennemi et à devenir finalement le miroir de l'horreur qu'ils dénoncent à raison. La France est en guerre contre le terrorisme, pas contre l'islam.

 

(Interview : « L'attaque contre "Charlie Hebdo" provoque des ondes quasi sacrées »)


Depuis plusieurs années déjà, l'islam vit une crise existentielle, marquée par une dissolution des élites et dont les conséquences touchent directement les sociétés occidentales. Mais celles-ci font également face à une multitude de crises, pertes d'identité, nihilisme, matérialisme exacerbé, qui nourrit de façon inconsciente dans l'esprit populaire l'idée d'un choc des civilisations, d'une opposition fondamentale entre deux civilisations. Pourtant, le drame qu'a vécu la population française hier, et qui a provoqué l'indignation mondiale, n'est pas si différent de celui que subit le monde musulman au quotidien : des attentats terroristes. C'est pourquoi il est toujours nécessaire de rappeler, d'autant plus maintenant, que les musulmans sont les premières victimes de ce fanatisme du XXIe siècle. Alors que les deux mondes, dans leurs malheurs comme dans leur destin, sont plus liés que jamais, ils se comportent néanmoins comme s'ils étaient exclusifs l'un de l'autre. Et ouvrent ainsi une immense voie, entre ces deux rives, à un monstre hybride dont le but ultime est de tout simplement détruire les deux autres.

 

Lire aussi

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Voir
Charlie Hebdo : Le film de l'attentat

L'attaque contre Charlie Hebdo vue du toit

 

Repère
Charlie Hebdo : Les précédentes actions violentes contre des médias en France


À quoi a servi la participation des troupes françaises dans les opérations de forces armées en Afghanistan, en Libye, au Mali, en Centrafrique et en Irak ? La France combat-elle aujourd'hui un ennemi qu'elle ne combattait pas déjà hier ? Voilà des questions qui se posent, au lendemain de l'attaque contre le journal satirique Charlie Hebdo, alors que plusieurs éditorialistes et hommes...

commentaires (3)

Mais contre les mechants terroristes , parce que les gentils mignons elle les a envoye en Syrie , nous disait hollandouille ....

FRIK-A-FRAK

15 h 14, le 09 janvier 2015

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Commentaires (3)

  • Mais contre les mechants terroristes , parce que les gentils mignons elle les a envoye en Syrie , nous disait hollandouille ....

    FRIK-A-FRAK

    15 h 14, le 09 janvier 2015

  • L'ABRUTISSEMENT INVISIBLE !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 33, le 09 janvier 2015

  • Excellente analyse ! De plus, si la France avait bombardé aSSad comme elle l'avait promis, jamais ce massacre à Charlie Hebdo ne se serait produit ; même si par après coup, Hollande allait décider de bombarder l'EI....

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    06 h 48, le 09 janvier 2015

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