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La Dernière

Zeina Kassem

Dans la peau d’une femme
23/12/2014

« Reste encore un peu avec ta mère, man. » Chaque fois qu'elle réussit à sauver un accidenté de la route, Zeina Kassem a l'impression d'entendre la voix de son fils Talal lancer cette phrase à sa façon mi-amusée, mi sérieuse.
Jeune femme heureuse, mère de quatre enfants, elle croyait que rien ne pourrait lui arriver. Pourtant, le mardi 19 octobre 2010 à 6h45, sa vie a totalement basculé. Ce matin-là, son aîné âgé de 17 ans, Talal, a voulu rejoindre ses camarades de l'autre côté de la route pour attendre avec eux le chauffeur de l'autocar qui avait un peu de retard. Mais un chauffard qui roulait trop vite en a décidé autrement. Les médecins et les secouristes lui ont affirmé par la suite que Talal a été tué sur le coup sans souffrir. Mais les derniers moments de son fils la hantent encore aujourd'hui : a-t-il eu mal ? A-t-il pleuré ? L'a-t-il appelée ? Autant de questions auxquelles elle n'aura jamais de réponse certaine.

Avec le temps, Zeina a accepté l'idée de ne pas savoir, mais elle se rebelle contre ce système qui permet à des gens de violer la loi et de briser des vies sans être punis. « Ceux qui conduisent en ne respectant pas les règles élémentaires risquent de tuer d'autres Talal. Au fait, combien y en a-t-il ? Toutes ces morts inutiles ! » D'ailleurs, même aujourd'hui encore, ses yeux brillent de larmes contenues lorsqu'elle évoque le sujet.

Zeina n'a pourtant pas voulu sombrer dans la dépression. Elle a rapidement réagi, en organisant avec ses proches et des amis un sit-in devant le Parlement pour changer le code de la route qui considère que tuer en roulant est un délit ! Le Parlement a tenu compte de cette revendication et un nouveau code a été adopté, mais il attend encore les décrets d'application du gouvernement... lequel a d'autres priorités. C'est pourquoi elle a opté pour la création de l'association « Roads for Life », dont l'objectif est de sauver ceux qui, à l'inverse de Talal, ne meurent pas sur le coup et ont donc une chance de survivre.

 

(Lire aussi : Ensemble pour des routes moins mortelles...)

 

S'étant beaucoup informée sur le sujet, elle a appris que les soins d'urgence, s'ils étaient appropriés sauveraient 40 % des accidentés de la route. C'est ce qu'on appelle « la Golden Hour », l'heure qui suit l'accident et qui détermine le sort de la victime : la mort, le handicap ou une vie normale. Elle s'est d'ailleurs rendue à l'American College of Surgeons (Chicago) pour voir de près les programmes de secours destinés aux accidentés (elle précise qu'aux États-Unis on parle de crash, pour souligner la responsabilité du chauffard, alors qu'ici, on parle d'accident, comme si c'était une fatalité) et elle a découvert que les secours sont en réalité toute une chaîne qui commence sur le terrain du crash et finit à l'hôpital. Secouristes, infirmières et médecins, tous parlent le même langage et coopèrent selon un programme bien établi, des premiers secours au diagnostic et jusqu'au traitement.

Avec ses amis de « Roads for Life », Zeina a réussi à obtenir que le programme des soins d'urgence, « Advance Trauma Life Support » (ATLS), soit donné aux secouristes de la CRL (260 ont été ainsi formés sur l'ensemble du territoire) et adopté dans certains hôpitaux pour être donné aux médecins, ainsi qu'aux infirmières. « Roads for Life » finance en grande partie ces cours, et l'association a encore d'autres projets du même genre, toujours dans le but de sauver les victimes de la route. « Chaque fois qu'une vie est sauvée, j'ai l'impression de donner un nouveau souffle à Talal. Je voudrais éviter que d'autres connaissent le même sort. J'ai déjà perdu un fils, je ne voudrais pas en perdre d'autres et de là où il est, je sais qu'il m'encourage. »

 

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Georges Zehil Daniele

Bravo Zeina, le people Libanais tout entier doit vous soutenir et en premier ceux qui sont au gouvernement et qui pensent que cela ne les concerne pas. Il faut créer un jeu televisé qui récompensent les gagnants et qui ne parle que du code de la route ainsi tous les libanais pourront ainsi, assis dans leur fauteuil, apprendre le code. Le respecter fait partie de notre souhait nous les mères. Il faut que toutes ces jeunes meres au Volant de leur GROS 4x4 arretent de penser que cela ne peut arriver qu'aux autres. Maleureusement il y en beaucoup de ces folles au volent.
Encore BRAVO et bon courage




Houri Ziad

Zeina....peut etre aussi il faut aller aux ecoles afin d'expliquer les dangers de la route..et les drames qu'ils provoquent...les adultes sont irrecuperables malheureusement...bravo et bon courage...

Beauchard Jacques

Tragique épreuve qui appelle aussi l'apprentissage des règles de conduite y compris des piétons dans l'espace public de la circulation ce qui malheureusement ne se fait pas!

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