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Kinda, Damascène, au bout de l'inquiétude et de la tristesse

Témoignage - anniversaire de la révolte syrienne

Aujourd'hui, 15 mars 2014, la révolte syrienne, devenue guerre, entre dans sa quatrième année. Pour ce triste anniversaire, nous avons donné la parole à des Syriens ordinaires, originaires de Damas ou d'ailleurs, partisans du régime, opposants ou un peu perdus entre les deux camps.

Aujourd'hui, le témoignage de Kinda, écrivaine à Damas.

15/03/2014

Il fut un temps où Kinda*, Syrienne d'une quarantaine d'années, s'inquiétait surtout pour le patrimoine de son pays. « Bien sûr, les pertes en vies humaines me brisaient le cœur, mais les atteintes aux sites qui constituent notre patrimoine me rendaient malade. A chaque fois qu'un site était touché, j'avais l'impression que moi-même, mon pays et toute l'humanité perdions un peu de notre âme... C'est étrange aujourd'hui, de repenser à tout ça, avec ces dizaines de milliers de personnes tuées et notre tissu social en lambeaux », dit-elle à Lorientlejour.com.

Trois ans après le début de la révolte contre le régime de Bachar el-Assad, Kinda, écrivaine, se sent « anesthésiée ». « Comme si j'étais arrivée au bout de ma capacité à m'inquiéter et à pleurer », dit la jeune femme qui réside à Damas.

Dans cette guerre, prolongement d'une révolte qui fut pacifique avant d'être durement réprimée par le régime, Kinda « a eu la chance » de ne perdre aucun proche. « Mais autour de moi, tout le monde a perdu quelqu'un. A certains moments, j'apprenais, chaque jour, la mort du frère d'un ami, de la femme d'un cousin éloigné, de l'enfant d'un voisin... J'avais l'impression d'être cernée par la mort ».

Et la peur. « Parfois, je me suis demandée si je n'allais pas être la prochaine sur la liste. En me promenant, j'étais prise de crises de panique. Subitement, j'étais paralysée par la peur qu'un obus vienne me faucher, mon rythme cardiaque s'accélérait, je me mettais à transpirer, il me fallait un moment pour me calmer ».

Si le cercle familial rapproché de Kinda n'a pas été touché dans sa chair pas la guerre, il l'a été autrement. « L'impact le plus fort sur ma famille a été la perte d'une communauté je pense. Tant de personnes ont été déplacées avec cette guerre, qu'il ne nous reste, en ville, que peu d'amis et de proches. Ma mère souffre beaucoup de cela », explique la jeune femme. La mère de Kinda, âgée de plus de 70 ans, avait ses habitudes avec un groupe de veuves, comme elle. « Chaque semaine, elles organisaient des déjeuners, des sorties, des parties de bridge... Cette époque est révolue. Ma mère n'a plus à Damas que deux amies. Et elles ne sortent pas, car la situation sécuritaire ne le permet plus ». Or les « ziyara », note Kinda, ces visites chez les uns et les autres, sont un élément central de la vie sociale syrienne.

Malgré tout, la famille de Kinda veut rester à Damas. « Ma mère ne veut pas quitter la maison dans laquelle elle vit depuis 20 ans. Et il faut dire que même si notre quartier a été la cible de tirs d'obus de mortier et de voitures piégées, nous avons été relativement épargnés par rapport à d'autres régions du pays. Contrairement à certains quartiers, nous n'avons pas été la cible, par exemple, de raids aériens ou de bombardements de la part du gouvernement » ce qui, généralement, est le signal d'un nécessaire départ.

« Dans mon cas, ma famille n'est pas encore assez désespérée ou ne se sent pas encore assez en insécurité pour partir, même si elle y pense », souligne l'écrivaine.

D'une manière générale, note Kinda, beaucoup de Damascènes oscillent aujourd'hui entre espoir et désespoir. L'espoir de constater que les bombardements et les raids aériens se sont un peu moins fréquents à Damas, et que des accords de cessez-le-feu entre régime et rebelles ont été conclus. « Néanmoins, et ce surtout au sein de l'opposition, c'est un sentiment d'abattement qui domine. Tout le monde est fatigué, surtout ceux qui ont vécu sous siège. J'ai parlé à des rebelles qui m'ont dit avoir accepté un cessez-le-feu car ils avaient faim et étaient épuisés », indique la Syrienne.

En janvier dernier, les rebelles de différents quartiers de Damas, assiégés et affamés par les forces du régime, se sont résignés à conclure une trêve avec le pouvoir.

Kinda, elle, pense que le régime « est plus faible que jamais, et que son avenir dépend uniquement du soutien russe et iranien ». « Si je devais lire dans le marc de café, je dirais que Moscou et Téhéran vont continuer à soutenir le régime. Tout en poussant à la "réconciliation" », estime-t-elle.

Pratiquement, Kinda pense que le régime va continuer sa politique de famine et de soumission. Bientôt, poursuit-elle, Bachar el-Assad annoncera qu'il se présente à la présidentielle, et bien sûr, il « gagnera ». Damas est d'ailleurs déjà le théâtre, note-t-elle, dans ses parties sous contrôle gouvernemental du moins, de préparatifs pour ce scrutin. « Les autorités emmènent des écoliers manifester" en soutien à Assad", font pression sur les commerçants pour qu'ils peignent leur rideau de fer aux couleurs du drapeau syrien, en soutien au gouvernement », explique-t-elle.

« Après la "victoire" d'Assad, le gouvernement appellera ceux qui sont partis à revenir, leur promettant de reconstruire. Comme les Syriens sont épuisés, certains rentreront et essaieront de vivre du mieux qu'ils pourront », dit-elle encore, se demandant si les rebelles, eux, trouveront un second souffle.

« Aujourd'hui, il ne nous reste que l'espoir. Ou rien », conclut Kinda, avant d'ajouter :  « Et je n'ai plus de sentiment particulier face à cette alternative ».

 

*Le prénom a été modifié à la demande de la personne interviewée.

 

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