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Hanane, Syrienne : "Nous avions peur pour nos enfants"

Témoignage - Anniversaire de la révolte syrienne

Le 15 mars, la révolte syrienne, devenue guerre, entrera dans sa quatrième année. Pour ce triste anniversaire, nous avons donné la parole à des Syriens ordinaires, originaires de Damas ou d'ailleurs, partisans du régime, opposants ou un peu perdus entre les deux camps. 

Aujourd'hui, Hanane, une Syrienne de 27 ans qui a quitté son village, enceinte et accompagnée de ses deux enfants, pour rejoindre son mari à Beyrouth.

 

Nour BRAIDY | OLJ
12/03/2014

La dernière fois que Hanane* a accouché, son mari Ayman* n'était pas là. Quand elle a appris qu'elle était de nouveau enceinte, il n'était pas là non plus. Fin février, Hanane, 27 ans, a décidé qu'elle en avait assez d'être loin de son mari. Surtout dans un pays en guerre. Enceinte et chargée de ses deux enfants, elle a décidé de quitter son village près de Hassakeh (nord-est de la Syrie), pour retrouver Ayman au Liban.

 

Ayman et Hanane se sont mariés il y a cinq ans. Rapidement, Ayman, comme nombre de ses compatriotes syriens, a quitté le domicile conjugal et son pays pour travailler au Liban. Les premiers temps, il retournait tous les trois mois en Syrie pour voir son épouse. Depuis que la crise syrienne s'est transformée en guerre civile, il arrive difficilement à rentrer chez lui tous les quatre mois. "Maintenant, mes enfants ne me reconnaissent plus", se désole Ayman, concierge dans un immeuble à Beyrouth.

Un temps, il a pallié l'absence physique par des coups de fil. Mais ceux-là aussi se sont faits plus rares."Les lignes étaient souvent coupées, on se parlait une fois par mois via une ligne turque, la minute à 100 livres syriennes, explique Ayman à Lorientlejour.com. Quand je parlais à ma petite fille, elle me disait : +Des roquettes sont tombées !+. Je n'en reviens pas qu'une enfant de son âge dise des choses pareilles !".

 

A ses côtés depuis deux semaines, Hanane explique qu'outre l'absence de son mari, la dégradation de la situation dans son village, dont elle préfère taire le nom, a été un puissant catalyseur au départ de la famille. "Nous avions peur pour nos enfants. Les choses empiraient de jour en jour, surtout dans notre région, déclare la jeune femme. Il y a eu des périodes où on ne pouvait plus sortir de la maison même pour acheter de quoi manger, et cela pouvait durer cinq jours".

Autre difficulté, la flambée des prix, pour laquelle Hanane blâme les opposants au régime. "Les grands commerçants opposés au régime ont commencé à augmenter les prix des produits alimentaires, raconte la jeune femme. Le pain coûtait 15 livres syriennes, maintenant il est à 300 livres". Hanane a dès lors décidé de faire son propre pain. Autre problème : l'explosion du prix du gaz domestique depuis un an. Alors dans son village, pour pouvoir se réchauffer et cuire les repas, les habitants sont passés au feu de bois. "Nous avions une vue magnifique sur les arbres... Maintenant il n'y en a plus", raconte la jeune femme avec un sourire triste.

Le pain, le gaz, mais aussi l'électricité. "Cela fait deux ans que nous sommes sans électricité, nous n'avons qu'une heure de courant par jour", dit-elle.

 

(Éclairage spécial anniversaire de la révolte : En Syrie, pénuries et déchéance)

 

Pour Hanane, Daech (les jihadistes de l’État islamique en Irak et au Levant, EIIL) est responsable de tous ces tracas. "Le régime, lui, ne nous a jamais posé problème".

Daech que la jeune femme accuse d'être à l'origine des événements les plus traumatisants pour elle et le village. "Un jour, des jihadistes de Daech ont saboté un oléoduc non loin du village, l'armée les a aussitôt bombardés. C'était tout près de chez nous !". Une autre fois, "des employés du gouvernement, pauvres innocents qui venaient chez nous pour réparer les câbles électriques, sont morts parce que Daech a fait exploser des bombes à leur passage".

La guerre a touché directement la famille de Hanane. "Des cousins, soldats dans l'armée, ont été tués", explique la jeune femme. Mais le plus dur reste la mort de son père. "Le jour où il est décédé, les villages alentour étaient bombardés par les jihahistes. C'était dur à supporter et il fallait tout gérer en même temps".

"La Syrie a changé, il n'y a plus ni sécurité ni stabilité, et nous perdons nos jeunes", conclut-elle.

 

Mais alors, pourquoi est-elle restée aussi longtemps ? "Parce que c'est mon pays, il m'est aussi cher que mes enfants", déclare-t-elle.

Fin février, Hanane a toutefois fini par craquer. De son village à Beyrouth, le trajet lui a pris 20 heures, contre huit heures en temps de paix. Et elle a payé 5.000 livres syriennes, cinq fois plus que le tarif normal.

"Toutes les 10 minutes, 15 minutes, 30 minutes, il y avait un check-point. Dans la région de Raqqa, les barrages de contrôle étaient tenus par les hommes de Daech, je devais être couverte de noir de la tête aux pieds. Tout mon visage et même mes mains. Ça faisait rire mes enfants. Daech disait : +Notre islam est comme ça+, raconte Hanane. Dans la région de Homs et à Damas, c'est l'armée qui contrôlait les check-points, là je pouvais ne pas être couverte".

 

A la frontière libanaise, il a fallu l'accord de son mari pour qu'elle puisse passer. "On m'a dit que je pouvais avoir kidnappé mes enfants", explique la Syrienne. Sept heures d'attente pour cette femme enceinte de sept mois accompagnée de ses deux enfants, le temps que son mari soit prévenu et qu'il arrive de Beyrouth.

Aujourd'hui, installée dans la capitale libanaise avec son mari, Hanane a des sentiments mitigés. "Je suis contente parce que je suis près de mon mari et tant qu'il est aux côtés de mes enfants je suis tranquille. Mais je suis aussi très triste pour la Syrie, c'est ma patrie, je l'aime. J'en aime chaque grain de sable".

Son plus grand souhait aujourd’hui, que la guerre cesse, que toute la région s'apaise. Un vœu qu'elle accompagne d'un "inchallah".

 

*Les prénoms ont été changés à la demande des personnes interviewées.

 

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La pauvre , elle contredit pas de gros gruyeres qui pretendaient que daech etait l'allie de Bashar , alors que son recit pathetique dit exactement le contraire ..

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