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Politique - DIX ANS DE CONFLIT/FOCUS

Berry et son parrain syrien : les coulisses d’un éloignement

Le président du Parlement n’a pas voulu se laisser entraîner dans la guerre.

Berry et son parrain syrien : les coulisses d’un éloignement

L’ancien chef des services de renseignements Ghazi Kanaan et le président du Parlement Nabih Berry. Photo d'archives L’Orient-Le Jour

C’était le 7 février 2010. Nabih Berry s’était rendu à Damas pour une « visite surprise » dont les contours étaient assez vagues : une volonté, semble-t-il, de faire le point avec le président syrien Bachar el-Assad sur les dossiers libanais et régionaux. Le président du Parlement avait loué, à cette occasion, le « souci syrien de l’entente entre les Libanais », dans une de ces formules dont il a le secret, visant toujours à arrondir les angles en faveur de ses intérêts. Depuis, Nabih Berry n’a plus jamais remis les pieds à Damas. Alors que le régime syrien a passé les dix dernières années à faire la guerre pour sa propre survie, il n’a pas pu compter sur celui qui était le principal allié de Hafez el-Assad sur la scène libanaise. Jusqu’à aujourd’hui, Nabih Berry se garde bien d’apporter un appui officiel au régime, se contentant de quelques généralités concernant le nécessaire retour à la stabilité à chaque fois qu’il évoque le dossier syrien.

Pour le régime Assad, c’est presque une trahison. Entre le régime et Nabih Berry, la relation a été consolidée pendant des décennies au point que le président de la Chambre était considéré comme l’homme de Damas. Dans les années 80, il n’avait d’ailleurs pas hésité à mener des guerres meurtrières pour le compte de son parrain contre l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), puis contre le Hezbollah. En échange de quoi il avait pu se positionner, par la suite, comme l’un des acteurs les plus puissants du jeu politique libanais grâce au soutien du régime syrien, qui a occupé le Liban jusqu’au départ de ses troupes en 2005. Certes, les affinités étaient moins naturelles avec Bachar el-Assad, arrivé au pouvoir en 2000, suite au décès de son père Hafez el-Assad, des suites d’une crise cardiaque. Le jeune président syrien privilégiait, en effet, les liens avec le Hezbollah au détriment de ses plus anciens alliés. Mais le véritable tournant dans les relations entre le leader du mouvement Amal et le régime syrien date de 2011.

Fidèle à la direction du vent
Au début de la révolution, Nabih Berry assure encore le service minimum. Le 31 mars 2011, il rend hommage au discours du président syrien qui « pose les bases d’une Syrie moderne, marraine de la liberté, de la participation, de la démocratie… ». Bachar el-Assad s’était exprimé la veille pour la première fois depuis le début du soulèvement populaire, accusant les insurgés d’être au service d’un complot extérieur et promettant des réformes sans pour autant en préciser la nature. Les choses évoluent toutefois très vite.

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Nabih Berry est convaincu, dès les premières semaines du mouvement de contestation, que le président syrien va tomber à l’instar des autres despotes arabes. Il protège donc ses arrières. Ses confidences, qu’il livre dans les cercles privés, parviennent toutefois aux oreilles de Bachar el-Assad, qui lui adresse en retour plusieurs messages de mécontentement. « Berry est avant tout un pragmatique qui cherche toujours à être du côté du plus fort. Quand il a senti le vent tourner, il s’est éloigné un peu plus de Damas », décrypte un bon connaisseur des relations libano-syriennes. La cassure s’officialise le 31 août 2011. À l’occasion de la commémoration de la disparition de l’imam Moussa Sadr, le président du Parlement prononce un discours dans lequel il appelle le président syrien « à mener un mouvement de redressement ». C’est la goutte de trop pour le pouvoir syrien qui estime que ces propos constituent une ingérence dans ses affaires intérieures. Les relations entre les deux parties se tendent, ce qui se traduit par un arrêt des visites des émissaires du mouvement Amal à Damas.

Le fossé va s’élargir entre les deux anciens alliés à mesure que la guerre syrienne se transforme en conflit régional sur fonds de tensions sunnito-chiites. Les territoires contrôlés par le régime se réduisent comme peau de chagrin. Dépassé par les événements, il risque sérieusement de tomber à moins d’un appui extérieur. Le Hezbollah, qui n’a jamais vraiment porté le régime Assad dans son cœur, va alors engager toutes ses forces dans la bataille, à la mi-2013, en coordination avec son parrain iranien. Nabih Berry, lui, refuse d’envoyer ses hommes sur le front. « Je ne veux pas avoir de sang syrien sur les mains », dit-il à l’époque selon un de ses proches qui a accepté de parler sous couvert d’anonymat. Le pouvoir syrien lui demande de se dire au moins disposé à le faire, pour sauver les apparences. Mais le président de la Chambre n’en démord pas. Il voit d’un mauvais œil le renforcement de l’alliance entre Damas et l’Iran qui coupe la Syrie du reste du monde arabe. « Berry voulait au contraire préserver ses bonnes relations avec les pays arabes et les États-Unis », confie un de ses proches. Il n’a jamais été en faveur de la théorie de l’alliance des minorités – entre chiites et chrétiens face à la majorité sunnite – défendue par le régime Assad, l’Iran et le Courant patriotique libre (CPL). Certains ont tenté malgré cela d’entraîner Amal dans le bourbier syrien. Lors des violences à Ersal en août 2014, des parties faisant le jeu du Hezbollah et du régime syrien postent des photos de véhicules militaires ornés du drapeau d’Amal, qui laissent entendre que le mouvement aurait participé aux combats avec les jihadistes à la frontière libano-syrienne. Mais la formation de Nabih Berry se presse de démentir toute implication.

Le dossier Hannibal Kadhafi
L’histoire s’est, finalement, un peu inversée en quelque sorte. Au gré du conflit syrien, le Hezbollah est devenu le principal allié libanais de Damas – on pourrait même dire l’un de ses parrains – alors que Nabih Berry n’est plus en odeur de sainteté de l’autre côté de la frontière. Si la question syrienne provoque des tensions au sein du tandem chiite, tout est fait pour éviter la rupture. Les deux partis chiites s’étaient réconciliés en novembre 1990 à Damas, sous la double tutelle iranienne et syrienne, après des années de combats fratricides. « Les divergences entre Amal et le Hezbollah sont finies pour toujours », avait, à l’époque, déclaré fièrement le chef de la diplomatie iranienne, Ali Akbar Velayati. Depuis, le mot d’ordre est de ne jamais diviser à nouveau la rue chiite.

Si la guerre syrienne a éloigné le chef du législatif de son parrain, elle a aussi mis en relief son affaiblissement sur la scène libanaise. Pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, un président est élu – Michel Aoun en 2016 – contre la volonté de Nabih Berry. Comme une pique adressée à son ancien protégé, le pouvoir syrien soutient l’accès à la présidence du leader aouniste. Le président du Parlement est soucieux, pour sa part, de maintenir le jeu des équilibres sur la scène locale et de garder de bonnes relations avec Walid Joumblatt et Saad Hariri, opposants notoires à la normalisation avec Damas, ce qui irrite le régime syrien.

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Le conflit en Syrie tourne en faveur du camp loyaliste. Nabih Berry ne peut dès lors se permettre de continuer à bouder le régime. Des figures du mouvement Amal se rendent finalement en Syrie en 2017. Les ministres Ghazi Zeaïter et Ali Hassan Khalil répondent à une invitation officielle pour participer à un congrès sur la reconstruction du pays. « Berry a compris que la communauté internationale n’avait pas l’intention de faire tomber Assad, mais de garder une Syrie affaiblie. Avec cette visite, il a voulu reprendre contact avec le régime », dit un proche d’Amal, bon connaisseur du dossier. Les deux ministres sont toutefois accueillis avec une certaine froideur. « Le régime est très en colère contre Nabih Berry. Les tentatives de réduire un peu cette tension n’ont pas réussi », confie la source précitée. Le leader d’Amal poursuit néanmoins ses efforts. Ces dernières années, il a réclamé et milité à plusieurs reprises pour le retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe. Et ses relations avec Damas se sont quelque peu améliorées. Mais la rancœur persiste et la page ne devrait pas être si facilement tournée. D’autant qu’un dossier en particulier complique le retour à la normalisation : l’affaire Hannibal Kadhafi. Selon des sources concordantes, le régime syrien a demandé à maintes reprises au président du Parlement d’obtenir de la justice libanaise la libération du fils de l’ancien dictateur libyen, marié à une Libanaise, en prison au Liban depuis fin 2015. Ce à quoi Nabih Berry a opposé une fin de non-recevoir, assure une source proche du président du Parlement. Pas question pour lui de libérer l’homme qui aurait des informations sur la disparition en Libye du fondateur du mouvement Amal, l’imam Moussa Sadr.


C’était le 7 février 2010. Nabih Berry s’était rendu à Damas pour une « visite surprise » dont les contours étaient assez vagues : une volonté, semble-t-il, de faire le point avec le président syrien Bachar el-Assad sur les dossiers libanais et régionaux. Le président du Parlement avait loué, à cette occasion, le « souci syrien de l’entente entre les...

commentaires (9)

Quelle photo attendrissante ! Ce Berri est une girouette en son genre, se détachant et se rapprochant du régime syrien au gré des situations favorables ou défavorables pour Assad. Depuis 1990, les dirigeants libanais ont toujours voulu nous imposer leur soumission à la Syrie assadienne (ceux qui s'y opposaient se faisaient descendre sur le champ) au point de devoir faire le point sur les dossiers libanais avec celui qui représentait l'autorité syrienne au Liban. C'est quand même dingue d'être ainsi à la botte de la dictature du boucher de Damas ! Comment peut-on croire des inepties telles que le "souci syrien de l’entente entre les Libanais" ? Tout ce que voulaient et veulent toujours ces enfoirés c'est s'assurer que leur influence soit toujours active chez nous. Et dire que le boucher, tiraillé entre la Russie et l'Iran, se représente pour un éternel mandat. Et on va encore nous faire croire qu'il aura été élu avec 98 % des voix d'un peuple qu'il a massacré dans un pays qu'il a détruit. Et nous avons toujours une classe politique et des mercenaires qui se prosternent devant lui. Non mais quelle bande de... !

Robert Malek

10 h 46, le 16 mars 2021

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Commentaires (9)

  • Quelle photo attendrissante ! Ce Berri est une girouette en son genre, se détachant et se rapprochant du régime syrien au gré des situations favorables ou défavorables pour Assad. Depuis 1990, les dirigeants libanais ont toujours voulu nous imposer leur soumission à la Syrie assadienne (ceux qui s'y opposaient se faisaient descendre sur le champ) au point de devoir faire le point sur les dossiers libanais avec celui qui représentait l'autorité syrienne au Liban. C'est quand même dingue d'être ainsi à la botte de la dictature du boucher de Damas ! Comment peut-on croire des inepties telles que le "souci syrien de l’entente entre les Libanais" ? Tout ce que voulaient et veulent toujours ces enfoirés c'est s'assurer que leur influence soit toujours active chez nous. Et dire que le boucher, tiraillé entre la Russie et l'Iran, se représente pour un éternel mandat. Et on va encore nous faire croire qu'il aura été élu avec 98 % des voix d'un peuple qu'il a massacré dans un pays qu'il a détruit. Et nous avons toujours une classe politique et des mercenaires qui se prosternent devant lui. Non mais quelle bande de... !

    Robert Malek

    10 h 46, le 16 mars 2021

  • C’est là qu’on voit que Bachar est un lourdaud il a complètement démoli l’héritage de son père,. Tant mieux pour nous et tant pis pour la Syrie qui est condamnée à rester un état failli, divisé et occupé par tous jusqu’`a ce que ses parrains arrêtent les frais car personne ne peut et ne veut payer tant qu’il sera là.

    Liban Libre

    19 h 27, le 15 mars 2021

  • Rectificatif : ....et le """suicide accidentel""", selon le terme de l'époque, de bien entendu, Ghazi Kanaan, commandant en chef des troupes d’occupation syrienne au Liban.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    15 h 17, le 15 mars 2021

  • Du déjà lu, du Scarlett Haddad. Vous n’allez pas faire de Berry un opposant au régime syrien, alors que les formations chiites doivent tout à la dictature d'Assad père et fils. Les dates reprises, si elles sont exactes, ne correspondent pas à l’interprétation qu’on fait. Assassinat de Hariri, et surtout le départ de Khaddam du cercle du pouvoir alaouite-baasiste, et le """suicide accidentel""", selon le terme de l'époque (tout relève chez les Arabes soit du complot ou de l’accident). C’est là que finit mon commentaire par crainte de la """censure""".

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    14 h 49, le 15 mars 2021

  • JE RECTIFIE. L,ADAGE EST GREC ET DIT EXACTEMENT EN ARABE - EL TIIZ OU CHENTENA - JE REPETE QUE JE NE FAIS QUE DIRE UN ADAGE. PERSONNE N,EST VISE.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    12 h 24, le 15 mars 2021

  • Berri a en l' iran et même a porté de main un allié bien plus stable que les syriens alors, visiter damas? pourquoi faire?

    Wlek Sanferlou

    12 h 00, le 15 mars 2021

  • IL Y A UN ADAGE QUI DIT : EL TIIZ OU GHATAHA ! JE NE ME REFERE A PERSONNE. JE DIS SIMPLEMENT L,ADAGE.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    11 h 31, le 15 mars 2021

  • Ghazi Kanaan, ce n'est pas celui qui s'est suicidé de sept balles dans le dos?

    Gros Gnon

    11 h 06, le 15 mars 2021

  • D’accords en complots ils ont assassiné ce pays et ses citoyens pour sauver leurs intérêts personnels et leur statuts. Ils se disent libanais patriotes et s’accrochent à leurs postes pour perpétuer le massacre de ce pays avec des alliances pour le moins dangereuses pour l’existence de notre nation dans le seul but de tirer profits en gardant le pouvoir cher à leur cœur puisque rentable à tous les niveaux. Citoyens, peuple, patrie? Qu’est ce que ça veut dire? Connaît pas. Depuis le temps que ça dure le pauvre Liban n’a pas eu un seul homme courageux depuis Bechir Gemayel pour rassembler et faire entendre raison à tous les égarés puis s’opposer à cette mafia et contrer ses plans. Ils savent ce qu’ils risquent s’ils s’opposent aux mafieux et du coup les candidats à la libération du pays se font de plus en plus rares. Ils se suivent et se ressemblent tous, des vendus et des lâches pour le plus grand malheur de ce pays. La liberté ne peut pas nous être offerte, elle se prend et elle a un prix.

    Sissi zayyat

    10 h 55, le 15 mars 2021

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