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Larissa von Planta trace une marque durable dans la haute couture

La Mode

À 24 ans, la couturière et styliste suisse-autrichienne confectionne dans son atelier de Beyrouth des vêtements haut de gamme qui portent son nom, à partir de matériaux récupérés. Portrait d’une artiste en avance sur son temps.


03/10/2019

Installée dans son atelier au deuxième étage de Mansion, la maison d’artistes de Zokak el-Blatt, Larissa von Planta s’affaire, jour et nuit, sur une longue robe de soirée, la dernière commande de l’une de ses fidèles clientes. Une pièce unique, non seulement par l’originalité du dessin et de la coupe, par le soin méticuleux et passionné que la jeune styliste y apporte, mais également par l’origine des textiles qui la composent. Tout dans cette robe, comme dans chaque pièce que confectionne von Planta, est un matériau qui a déjà vécu, et que la couturière a récupéré pour lui donner une nouvelle vie. Ainsi s’amoncellent dans son atelier quantité de tissus en tout genre, des piles de trésors et trouvailles du passé qui deviendront un jour une création unique. Tel est l’esprit fondateur de son travail : fabriquer des vêtements de haute qualité en utilisant uniquement des matériaux récupérés, pour inscrire dans le monde de la mode l’impératif moderne et nécessaire de la durabilité.

Mode d’emploi

Les premiers tissus avec lesquels von Planta a commencé à travailler sont ceux qu’elle déniche dans de vieux coffres appartenant à sa famille viennoise. Des vêtements d’une délicatesse rare, que ses grands-parents l’autorisent à doucement toucher et transformer pour réaliser sa collection finale à la prestigieuse école de mode londonienne Central Saint Martins. « J’ai pris des heures, des jours même, pour oser couper dans ces tissus, car ce sont des morceaux d’histoire. Mais il fallait avoir l’audace d’en faire quelque chose, plutôt que de les laisser dans une boîte pour l’éternité. » C’est en travaillant avec ces textiles chargés de sentiments que la styliste comprend la richesse de la récupération, autant comme un moyen de se démarquer dans un circuit hautement compétitif, que de couper court avec une industrie dont les modes de production, tout en excès et en gâchis, sont dépassés, quand l’heure est à la conscience environnementale. En 2015, elle découvre Beyrouth pour en être rapidement éprise. Inspirée par sa rencontre avec des brodeuses palestiniennes et par le dynamisme des jeunes artisans et créateurs de la ville, elle décide de lancer sa propre marque. « À l’université, on nous apprenait à pénétrer dans le marché tel qu’il est aujourd’hui. Pour faire une marque durable, je ne pouvais qu’apprendre par moi-même. »

Cet impératif de durabilité n’est autre que le fruit d’une passion pour la haute qualité et d’une prise de conscience de l’empreinte écologique de la gigantesque industrie de la mode. « Faire des vêtements sans rentrer dans la dynamique destructrice de la mode standard est devenu mon obsession, dit-elle. Il y a non seulement une quantité et une variété infinie de tissus qu’il suffit de récupérer, mais la récupération elle-même est très inspirante : toutes les directions sont possibles à partir d’un même tissu. »

En sauvant des textiles destinés à l’abandon, Larissa von Planta les sublime à travers des pièces haut de gamme. Faire du neuf avec du vieux, telle serait la manière grossière de résumer son ouvrage. Mais entre le sens ingénieux du détail, l’élégance de la coupe et le charme antique que revêtent ce qui n’était au départ qu’un amas de tissus anciens, les talents de cette couturière inventive se révèlent, à mesure qu’au bout de ses ciseaux se profilent d’insoupçonnables merveilles. C’est donc avec grand succès qu’est accueillie sa première collection, dévoilée au printemps 2018 à Beyrouth, et qui lui vaudra une clientèle répandue aux quatre coins du monde. Depuis, von Planta voyage en permanence pour être au plus près de leurs désirs, redonnant ainsi à l’expression « sur mesure » son sens véritable.

Identité forte

Assistée par un couturier fort de 30 ans d’expérience, Larissa von Planta prépare sa prochaine collection pour le printemps 2020, et accueille régulièrement dans son atelier de jeunes stagiaires, sans doute curieux de travailler dans la mode au Liban, mais surtout attirés par l’identité artistique d’une marque qui n’a pas son pareil. Matériaux récupérés, collections bisannuelles, équipe réduite d’artisans expérimentés, commandes exclusives, tels sont les principes d’une marque qui s’extrait des logiques typiques de profit et d’expansion, pour proposer des pièces exceptionnelles, de leur mode de production à leur style, en passant par leur qualité.

Et si la styliste évolue dans le monde de la haute couture, c’est donc également pour affirmer une nouvelle éthique de travail au-devant de la scène la plus influente du monde de la mode. « La façon dont chaque personne s’habille au quotidien contribue, d’une façon ou d’une autre, à une énorme industrie. Quand on achète un tee-shirt à 10 dollars, on ignore souvent que ce bas prix a un coût élevé sur l’environnement et les travailleurs qui fabriquent les habits. En faisant des pièces de manière durable, j’espère pouvoir mettre l’accent sur ce que le moindre vêtement représente réellement. »

Si la styliste autrichienne rêve à présent de confectionner des robes de bal dignes de l’époque des grands bals viennois, son goût pour le passé ne l’empêche pas d’incarner une nouvelle génération de couturiers ayant compris la nécessité de réinventer les fondamentaux de la mode. À l’heure où cette industrie continue de se développer dans les excès, le mélange de conscience environnementale et de talent ,qui caractérise les vêtements de Larissa von Planta, est d’une modernité des plus inspirantes.


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