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Une ode à la vie par Labaki, Darwiche chez Dolan et Deneuve bientôt au Liban : clap de fin sur la Croisette

Pour la quatrième année consécutive, « L’Orient-Le Jour » vous a emmenés au cœur des coulisses du plus grand festival de cinéma au monde. Retour sur une semaine dense, traversée de débats géopolitiques et de prises de position assumées, jusqu’à une cérémonie de clôture placée sous le signe de l’engagement.


Une ode à la vie par Labaki, Darwiche chez Dolan et Deneuve bientôt au Liban : clap de fin sur la Croisette

Invitée à remettre le prix du scénario, Nadine Labaki a livré un hommage émouvant au Liban depuis la scène de la cérémonie de clôture. Photo AFP

Tout le monde est là depuis l’aube. Il est passé 17 heures lorsqu’une petite centaine de festivaliers attend encore devant les portiques de sécurité menant à la fan-zone face aux marches rouges. Dans les interminables files, les fines Vogue se consument par paquets, les Fraises Tagada s’avalent au kilo et les jus de fraise chauffés au soleil se descendent au litre. Pour tuer le temps, des exemplaires salis de Gala et de Paris Match sont distribués et passés de main en main. En ce samedi sous l’ombre des palmiers, les conversations dérivent de l’accident qui avait contraint Chantal Nobel à mettre un terme à sa carrière en 1985 – l’héroïne de Châteauvallon s’est éteinte le 30 avril dernier – aux accusations de viol portées par l’animatrice Flavie Flament contre Patrick Bruel avec, surtout, une même inquiétude autour de l’état de santé préoccupant de Véronique Sanson, hospitalisée en urgence et contrainte d’annuler son prochain concert. « Elle était encore là il y a une semaine ! » s’insurge Hélène, retraitée de l’Éducation nationale, en référence à la soirée organisée sur la « Terrasse d’Albane » – haut lieu éphémère de la quinzaine orchestré par l’agent Albane Cléret sur le rooftop du JW Marriott. Derrière son piano, le 15 mai, l’interprète d’Amoureuse apparaissait en effet plus affaiblie qu’à l’accoutumée, malgré une aura scénique indéniable et une voix rauque toujours aussi justement saluée. « Dis donc, ce festival aura été morose », renchérit Clément, professeur d’histoire de l’art, dans la même file d’attente. « Je n’ai entendu que des gens se plaindre du manque d’action. »

Première cuvée depuis 2024 à ne pas avoir été foncièrement marquée par le contexte géopolitique moyen-oriental – après deux printemps de vives crispations, entre revendications, mea-culpa et tribunes artistiques souvent mal comprises –, la 79e édition du rendez-vous cannois met surtout en lumière la crise d’un secteur au bord de la rupture, sans les talons aiguilles almodóvariens qui en feraient le sel glamour. Absentes de la sélection officielle comme des avant-premières, les superproductions hollywoodiennes ont déserté la Croisette cette année au profit de films indépendants aux budgets et à la distribution confidentiels. Moins présentes également, les étoiles vrombissantes du Tout-Los Angeles ont tout autant boudé la grand-messe du septième art international, lui préférant la Mostra de Venise à venir. Seules les habituées de la Côte d’Azur ont répondu présent, à commencer par Eva Longoria, Jane Fonda et Andie MacDowell – quelque peu contraintes par une clause contractuelle signée avec L’Oréal, partenaire du festival –, aux côtés de Cate Blanchett, Julianne Moore et Salma Hayek.

Profitant de l’espace laissé vacant par les Américains, les coqueluches du grand écran français ont occupé tout le terrain. De Léa Drucker à Benoît Magimel, en passant par Agnès Jaoui et Charlotte Gainsbourg, le gratin parisien en pleine promotion célèbre un cru particulièrement soigné, façonné par des thrillers haletants et des dramédies sanguines, avec une modernité qui leur avait fait défaut à l’ère pré-Covid. Le cinéma tricolore se porte ici très bien, merci.

Geena Davis pose sur le tapis rouge à l’approche de la cérémonie de clôture de la 79e édition du Festival de Cannes, le 23 mai 2026. Photo Thibaud Moritz/AFP
Geena Davis pose sur le tapis rouge à l’approche de la cérémonie de clôture de la 79e édition du Festival de Cannes, le 23 mai 2026. Photo Thibaud Moritz/AFP


Aveux matinaux

Animée par des fêtes et nuitées mondaines relativement plus calmes que lors des précédentes itérations – au-delà du miniconcert d’Angèle pour Magnum, du DJ set expéditif de Dua Lipa sur la plage Nespresso et du traditionnel gala de l’amfAR Gala Cannes, en clôture à l’Hôtel du Cap-Eden-Roc sur le Cap d’Antibes –, la ville dirigée par David Lisnard, candidat déclaré à la présidentielle de 2027, entend surtout redorer son image aux yeux de la cinéphilie mondiale. « On garde une image encore trop bling-bling, trop déconnectée de la réalité en temps de conflits, de guerres et de crises économiques majeures, en France comme ailleurs, confesse une conseillère rattachée à la mairie. Mais bon, les gens viennent ici aussi pour s’évader, pour rêver… »


Ce n’est effectivement pas le rêve qui manque entre le boulevard de la Croisette, la Pantiero et la place Franklin-Roosevelt, assaillie par les TikTokeurs, micro-influenceurs et paparazzis. Au cœur de ce temple des ego en quête de clics et de vues feintes, le Grand Palais, un brin suranné, continue pourtant d’accueillir des stars, des vraies. Au troisième étage, pendant douze jours, les master class et conférences de presse se sont succédé, voyant Monica Bellucci s’essayer à l’espagnol, Penélope Cruz au français et Virginie Efira au japonais. Le calme annuel laisse même place à de rares confidences entre icônes et journalistes, devenues si peu communes depuis la mainmise des agences de communication sur les prises de parole de leurs talents phares. Approchée par L’Orient-Le Jour, Catherine Deneuve a ainsi accepté de répondre à quelques interrogations, à condition qu’elles se fassent en marchant – juste après la présentation de Gentle Monster de l’Allemande Marie Kreutzer, où elle figure au casting. « Oui, je vais essayer de venir à Beyrouth cet été. On va tenter d’y passer comme prévu si tout se passe mieux », lâche la mythique blonde sans en dire davantage sur cette visite inattendue, préférant s’étendre sur son admiration pour Léa Seydoux, dont elle joue la mère. Le rendez-vous est pris, en tout cas.

L’insouciance mise à mal

Moins artificielle que lors des premiers jours, la parole des artistes les plus notoirement engagés se fait frontale, à mesure que les hôtels se remplissent et que les caves à vin se vident dans les sous-sols cannois. Javier Bardem, bouleversant dans le rôle d’un cinéaste culte tentant de renouer avec sa fille en lui offrant un rôle dans son propre film – dans L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen –, multiplie les interventions sans filtre, abordant les rapports de pouvoir contemporains et les dérives politiques, jusqu’à dénoncer « le comportement masculin toxique de Trump, Poutine et Netanyahu », qu’il accuse de contribuer à « provoquer des milliers de morts ».

Dans la même veine, son compatriote Pedro Almodóvar affiche lui aussi ses convictions avec une netteté assumée et appelle les artistes à prendre position sur des « sujets clairs » qui relèvent « de l’humanité la plus élémentaire ». Ressurgit alors, dans les salles obscures comme sur les plateaux délocalisés, cette tradition ibérique d’un cinéma indissociable des combats publics, où la mise en scène entend encore s’accompagner d’une conscience politique pleinement revendiquée. « La peur est en train de changer de camp. C’est très lent, mais assez frappant », observe une éditorialiste du New York Times, soulignant que « le boycott existe encore, mais n’est plus le maître mot du récit dominant. Si l’on est écarté ou mis de côté aujourd’hui, il existe désormais d’autres manières d’exister, de demeurer visible. Les producteurs et conseillers ne dictent plus unilatéralement les règles de l’industrie ». Sauf que les tensions idéologiques n’ont pas fini de faire bondir journalistes et commentateurs médiatiques de leurs sièges en velours. Entre les huées à chaque apparition du logo de Canal+ – dont Vincent Bolloré est propriétaire – sur les écrans et les débats enflammés dans les cafés hors de prix autour du Palais, l’influence grandissante du milliardaire breton sur l’écosystème culturel français fracture un peu plus chaque jour les piliers du milieu. La tribune invitant à « zapper Bolloré », parue dans Libération, a d’ailleurs ajouté de nouveaux noms prestigieux à sa liste. Après la menace de Maxime Saada (PDG du groupe Canal+) de boycotter les signataires, nombreux sont ceux qui renouvellent l’appel à la vigilance contre l’extrême droite. « C’est tragique, absurde et profondément démoralisant », souffle Maxime*, chroniqueur pour une chaîne de télévision publique. « Être à Cannes rappelle aussi à quel point la culture se retrouve menacée d’effacement. Et puis l’an prochain, on pourrait très bien célébrer le 80e anniversaire du festival sous une présidence Jordan Bardella ou Marine Le Pen… Alors en attendant, puisqu’on vit peut-être notre der’, c’est quoi tes pronos ? »

Eva Longoria arrive pour la dernière montée des marches de l’année, le 23 mai 2026. Photo Thibaud Moritz/AFP
Eva Longoria arrive pour la dernière montée des marches de l’année, le 23 mai 2026. Photo Thibaud Moritz/AFP


Effet Streisand

À une heure du lancement de la cérémonie de clôture, rythmée – comme l’ouverture – par Eye Haïdara en présentatrice mesurée, les spéculations envahissent déjà terrasses, salles de projection et fils X et Instagram des habitués du circuit festivalier. Des critiques éreintés, ayant enchaîné les vingt-deux longs-métrages retenus par Thierry Frémaux et ses équipes, aux analystes du dimanche persuadés d’avoir percé les intentions d’un jury effacé, présidé par le Coréen Park Chan-wook. N’est pas Juliette Binoche qui veut.

À huis clos, loin du tumulte du théâtre Lumière, les délibérations obéissent à une mécanique codifiée dans une villa sur les hauteurs de Cannes. Autour de la table, les sensibilités du Suédois Stellan Skarsgård, de l’Américaine Demi Moore et de la Chinoise Chloé Zhao s’entrechoquent, entre coups de cœur qui s’imposent et options qui s’étiolent. Comme à chaque édition, les consensus demeurent fragiles, portés par des convictions plus ou moins affirmées selon les œuvres et les sensibilités. Au fil de la journée, les noms des remettants commencent à filtrer, tandis que les retardataires apprennent la défection de Barbra Streisand, légendaire Funny Girl censée recevoir une Palme d’honneur, contrainte d’annuler sa venue pour des raisons de santé. Selon les indiscrétions de couloir, la star aurait néanmoins demandé que sa distinction soit attribuée en son absence – alors qu’on lui a proposé de revenir l’année prochaine –, avec une préférence très nette pour une représentation assurée par Isabelle Huppert, pourtant réputée stoïque dans ses discours.

Le tapis rouge à peine effacé – tout comme le journal de Laurent Delahousse sur France 2 –, la cérémonie s’ouvre à 20h20 précises et attribue la Caméra d’or à la sensible Marie-Clémentine Dusabejambo pour Ben’imana, fiction traversée par les fractures mémorielles du Rwanda post-génocide. Le prix d’interprétation masculine est, quant à lui, remis par l’une des deux icônes de Thelma & Louise. Geena Davis, après le faux bond de Susan Sarandon, se charge de distinguer Emmanuel Macchia et Valentin Campagne pour Coward, chronique d’une idylle en temps de guerre, dans les tranchées de 1916, de Lukas Dhont. L’équivalent féminin consacre enfin le duo Virginie Efira/Tao Okamoto pour Soudain, récit croisé d’une infirmière humaniste et d’une patiente atteinte d’un cancer, dans le cadre d’un Ehpad utopique, réalisé par Ryusūke Hamaguchi.

Le Liban aussi est représenté, et magnifiquement. Conviée par le festival pour remettre le prix du scénario, la réalisatrice Nadine Labaki poursuit sa belle histoire avec la Croisette, huit ans après son sacre pour Capharnaüm et deux ans après sa participation au jury présidé par Greta Gerwig. Son époux, le compositeur Khaled Mouzanar, fait également partie de cette quinzaine, intégré au jury d’Un Certain Regard sous la houlette de Leïla Bekhti. « Je ne peux m’empêcher de penser à mon pays… Un pays condamné à vivre les pires scénarios. Nous avons traversé, mon mari et moi, un véritable tourbillon d’émotions et d’incertitudes. Est-il seulement sage de quitter le Liban alors qu’il traverse une guerre dévastatrice ? » confie-t-elle, émue, depuis la tribune, face à une assistance visiblement troublée.

Xavier Dolan, lui, choisit de rendre hommage à l’écrivain palestinien Mahmoud Darwiche en le citant ainsi : « Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie, l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle. Le commencement de l’amour. L’herbe sur une pierre. Des mères, debout sur un filet de flûte. Et la peur qu’inspire le souvenir aux conquérants. » Un clin d’œil efficace qui fait réagir positivement les salles où la cérémonie est retransmise. Arrive enfin Tilda Swinton, en robe rouge sang, pour remettre, en chœur avec Park Chan-wook, la si attendue Palme d’or à Fjord de Cristian Mungiu. Le film, nourri de plusieurs affaires récentes, se présente comme une sorte de cas d’école sur la polarisation croissante des sociétés contemporaines, tiraillées entre élans progressistes et replis plus traditionalistes. Il suit le destin de la famille Gheorghiu, clan évangélique roumain pieux, qui s’installe dans une petite ville de Norvège.

Épuisés, reporters pailletés et critiques désabusés se rejoignent comme rarement pour estimer que cette 79e édition est « sans hésitation l’une des moins animées et divertissantes depuis au moins une décennie », conclut la rédactrice en chef française d’un magazine de cinéma. Derrière ce constat en demi-teinte, Cannes conserve malgré tout sa mécanique implacable : celle d’un festival qui, même lorsqu’il déçoit, a au moins le mérite de faire naître des récits, des histoires et des conversations impossibles ailleurs. Les flûtes de champagne se vident, les hôtels se dépeuplent, tout comme la patience de Demi Moore, déjà en route pour l’aéroport. On est diva ou on ne l’est pas.

Le palmarès de l’édition 2026
Palme d’or : Fjord, de Cristian Mungiu
Grand Prix : Minotaure, d’Andrey Zvyagintsev
Prix de la mise en scène : La Bola negra, de Javier Calvo et Javier Ambrossi, et Fatherland, de Pawel Pawlikowski
Prix du jury : L’Aventure rêvée, de Valeska Grisebach
Prix d’interprétation féminin ex aequo : Virginie Efira et Tao Okomato dans Soudain
Prix du scénario : Notre Salut, d’Emmanuel Marre
Prix d’interprétation masculine ex aequo : Emmanuel Macchia et Valentin Campagne dans Coward
Caméra d’or : Ben’imana, de Marie-Clémentine Dusabejambo
Palme d’or du court métrage : Aux adversaires, de Federico Luis.


Tout le monde est là depuis l’aube. Il est passé 17 heures lorsqu’une petite centaine de festivaliers attend encore devant les portiques de sécurité menant à la fan-zone face aux marches rouges. Dans les interminables files, les fines Vogue se consument par paquets, les Fraises Tagada s’avalent au kilo et les jus de fraise chauffés au soleil se descendent au litre. Pour tuer le temps, des exemplaires salis de Gala et de Paris Match sont distribués et passés de main en main. En ce samedi sous l’ombre des palmiers, les conversations dérivent de l’accident qui avait contraint Chantal Nobel à mettre un terme à sa carrière en 1985 – l’héroïne de Châteauvallon s’est éteinte le 30 avril dernier – aux accusations de viol portées par l’animatrice Flavie Flament contre Patrick Bruel avec, surtout, une même...
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