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Idées

Dans les geôles de la « mémémoire » libanaise

Point de vue
Rabih Haddad | OLJ
20/07/2019

Telle une maladie saisonnière mal soignée, la « mémémoire » – ce néologisme est emprunté au titre du tome 10 de la série Philémon du dessinateur Fred – libanaise réapparaît tous les ans, accompagnée d’une poussée de fièvre communautaire. À chaque fois, elle menace d’enfoncer nos placards hantés par ces cadavres que nous n’avons pas su enterrer. Durant ses dernières occurrences, elle a été non pas le fait des seigneurs de la guerre qui verrouillent notre paysage politique et nous imposent l’amnésie (ils sont conscients qu’à tout moment chacun d’eux peut passer du statut de procureur à celui d’inculpé), mais plutôt par les herbes folles qui ont poussé dans les terrains vagues de la mémoire.

Du malheureux « baltagiyé » fuité lors d’une conversation privée de Gebran Bassil en février 2018, soit moins de trois mois avant les élections législatives qui ont vu monter les extrêmes au Parlement, aux récents événements tragiques de Qabr Chmoun et aux provocations de Tripoli, cette « mémémoire » met à mal la loi d’amnistie votée le 28 mars 1991. Ce qui est remarquable dans les cas récents, c’est que c’est un des hommes qui dirigent le pays qui est à l’origine du retour du refoulé. N’est-il pas étonnant qu’un ministre bafoue cette loi alors que la censure, en principe pour éviter de réveiller nos vieux démons, sévit sans pitié contre les chercheurs et les documentaristes qui osent interroger notre passé ?



(Lire aussi : Affrontements interdruzes : comment en est-on arrivé là ?)



Ligne verte virtuelle
Ces poussées saisonnières de fièvre ont le mérite de poser avec acuité la question de la nécessité ou non d’un travail de mémoire. Au vu des récents événements, il est tentant de plaider pour un durcissement de la loi du silence, l’expérience montrant que chaque évocation du passé risque de dégénérer en incidents tragiques. La paix civile n’est-elle pas à ce prix ?

Mais l’être humain n’est hélas pas équipé d’un bouton « reset », et les psychologues savent bien que ce qui, dans notre passé, n’a jamais été résolu est susceptible de ressurgir à n’importe quel moment et d’obérer notre avenir. Conscients de cet enjeu majeur, il y a quatre ans, nous avons créé une matière dédiée à la mémoire de la guerre du Liban. Plutôt qu’un cours magistral et volatil, j’ai voulu animer un atelier de la mémoire, les mains dans le cambouis. La problématique du semestre, très ambitieuse, est de tenter d’établir si la guerre du Liban était évitable en 1975. Le but n’est pas de faire de la rétrofiction politique vaine, mais plutôt de remettre en cause toutes les idées préconçues et d’exploiter le recul du temps pour faire la part de la réalité politique de l’époque et de la propagande manipulatrice. Car en plus des herbes folles, ne sont-ce pas les légendes urbaines qui fleurissent dans les terrains vagues de la mémoire ?

Cette remise en question débute par les deux récits mythologiques qui divergent dès l’origine et qu’il est important d’interroger de façon dépassionnée et sans tabou, car ils tracent les contours de la ligne verte virtuelle qui survit encore dans la tête d’un grand nombre de nos compatriotes. Avant tout, il convient de souligner que, durant la première moitié des années soixante-dix, les courants extrémistes étaient très largement minoritaires dans les deux camps qui, chacun de son côté, avaient besoin d’un concept simple et fédérateur pour inverser cette situation et mobiliser au-delà des militants de la première heure.

Ainsi, dans le camp de ce qui va très tôt s’appeler le Mouvement national, créé en 1969 pour fédérer la décision des divers partis de gauche, il était impératif de mobiliser autour de l’arabisme contre un pouvoir maronite considéré comme sectaire, suppôt de l’Occident (voire de l’ennemi israélien) et devenu démographiquement illégitime. Ce concept avait également le mérite de justifier l’implication militaire de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Arabisme ? S’il n’y avait pas eu tant de victimes tombées en son nom, ce terme ferait sourire aujourd’hui tellement il paraît obsolète. Dans le camp chrétien, qui prendra le nom de Front libanais en mars 1976, en infériorité numérique, le plus urgent était de mobiliser les moins radicaux des jeunes. On agita alors le spectre d’un complot international visant à remplacer les chrétiens du Liban, poussés à émigrer vers l’Occident, par les Palestiniens chassés de leur pays par Israël. Ainsi, le combat n’était plus idéologique ou sectaire, mais tout simplement existentiel.

Cette approche paranoïaque, qui n’est pas sans rappeler la théorie du « grand remplacement » chère à la droite nationaliste européenne, a pris le nom générique de « plan Kissinger ». Malgré toute notre bonne volonté, nous n’avons pas trouvé preuve à l’appui de cette théorie à part dans une conférence de presse de Raymond Eddé datant de 1976, qui parle d’un plan Kissinger visant à la partition du Liban ; et dans une interview accordée en 2010 par Sonia Frangié à Radio Nour, rapportant une conversation entre son père, le président Sleiman Frangié, et Henry Kissinger, alors secrétaire d’État américain, dans laquelle ce dernier aurait affirmé que « nous avons décidé de soulager Israël en chassant les chrétiens du Liban, et en y implantant les Palestiniens ». Malgré la légèreté de ces arguments, il est très difficile aujourd’hui encore de faire admettre à de nombreux chrétiens qu’il est légitime de remettre en cause cette théorie. Cela se comprend aisément : nier le risque existentiel, c’est priver les « martyrs » de la raison même de leur sacrifice.



(Pour mémoire : Encore une amnistie, encore une amnésie (volontaire))



« Identité involontaire »
Brassens chantait qu’il n’est rien de plus amer que de constater « qu’on meurt pour des idées n’ayant plus cours le lendemain ». Que les combattants du Hezbollah en Syrie méditent également ceci. Il est temps que nous comprenions, plus d’un demi-siècle plus tard, que nos victimes ne sont pas tombées par les mains de l’ennemi mais par celles de nos dirigeants, tueurs en série, qui n’ont fait que servir leurs propres intérêts politiques. Comme nous ne leur avons jamais demandé des comptes, ils n’ont aucune raison de modifier un comportement qui les fait réélire à chaque occasion : on ne change pas une stratégie gagnante !

Aujourd’hui encore, comme hier, ces ennemis de façade sont des alliés objectifs. Il est impératif de briser cette chaîne de misère et de démonter ce système scélérat qui nous tient prisonniers d’une classe politique geôlière. Il faut que nous nous affranchissions de ces leviers communautaires qu’ils actionnent chaque fois qu’il leur faut mobiliser pour des élections ou faire diversion face à des échéances menaçant leur mainmise sur le pays.

Alors, et alors seulement, la mémoire de la guerre ne sera plus une menace pour la cohésion transcommunautaire mais un ferment pour l’éclosion d’une identité libanaise citoyenne qui, des deux côtés de la ligne de démarcation, a vécu les mêmes affres et subi les mêmes manipulations. La responsabilité de notre génération, déjà lourdement compromise dans une guerre, est de servir de bouclier à nos jeunes afin d’empêcher coûte que coûte toute velléité belliqueuse dans le but de laisser le temps à cette « identité involontaire » (dans le sens de la « mémoire involontaire » chez Proust) de croître et de se multiplier.


Écrivain, scénariste, conseiller en communication et enseignant à l’Institut des sciences politiques de l’Université Saint-Joseph.



Pour mémoire

Faute de récit fédérateur unique, des commémorations sélectives et polémiques

Un devoir de mémoire pour empêcher la « déformation de l’histoire »


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EL KHALIL ABDALLAH

un article excellent . Le Liban a besoin de partis politiques qui transcendent les confessions et les communes religieuses et qui emanent d'une societe civile en bonne et due forme qui pourraient ( si jamais ils ont une majorite au parlement) de faire voter des lois pour demonter cet edifice morbide qu'on appelle Etat en commencant surtout par l'abolition de l'infame statut civil personnel.

TrucMuche

Comme c'est bien dit et juste. La classe politique geôlière est le bon terme pour qualifier la classe politique corrompue qui gouverne ce pays voué à la faillite.

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