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Liban

Faute de récit fédérateur unique, des commémorations sélectives et polémiques

« Il faut encourager les commémorations reliées à la mémoire collective, tout en étant réalistes », estime l’historien Wissam Saadé.

08/05/2019

Au Liban, tous les prétextes sont bons pour évoquer la mémoire de leaders décédés, de martyrs tombés sur le champ d’honneur ou raviver le souvenir d’événements ou de batailles menées lors des heures sombres de la guerre. Sauf que la plupart de ces commémorations s’exercent dans des cercles partisans très fermés et ne concernent que des tranches précises de la population, au détriment des commémorations nationales. C’est le cas par exemple de la date du 7 mai, qui marque une double commémoration : le coup de force militaire du Hezbollah de 2008, sur lequel plusieurs personnalités politiques sont revenues hier et qui ont alimenté les débats sur les réseaux sociaux et le retour, en 2005, du général Michel Aoun, au Liban, après 15 années d’exil. Deux dates donc marquant chacune un souvenir, que les camps politiques ont choisi de rappeler, chacun en fonction de son appartenance. La lecture donnée ainsi sur les réseaux sociaux des événements du 7 mai 2008, entre le Hezbollah et le courant du Futur, est révélatrice des divisions qui continuent de prévaloir.

Le 14 mars dernier, le Courant patriotique libre rappelait aux Libanais, lors d’un dîner en grande pompe, le début de la « guerre de libération » menée par le général Michel Aoun le 14 mars 1989 contre l’occupation syrienne. Pour les Kataëb par contre, l’assassinat de Bachir Gemayel, le 14 septembre 1982, est une des dates-clés commémorée annuellement. Le mouvement Amal, lui, perpétue le souvenir de la disparition de son fondateur, l’imam Moussa Sadr, lors d’un voyage officiel en Libye en août-septembre 1978. Quant au Hezbollah, il a récemment célébré le 40e anniversaire de la révolution islamique en Iran (11 février 1975) lors d’un événement organisé dans la banlieue sud de Beyrouth, pour ne citer que quelques exemples.

Pour l’historien Wissam Saadé, ces commémorations disparates constituent un « phénomène normal », surtout après une guerre fratricide de 15 ans. « Il y a des divisions culturelles et politiques dans n’importe quel pays et on n’arrive pas à s’entendre sur les dates de la mémoire collective, explique-t-il à L’Orient-Le Jour. Mais ce qui est particulier au Liban, c’est qu’il y a beaucoup plus de mémoire liée à des partis que de mémoire commune. On peut même se demander s’il n’y a jamais eu de mémoire commune au Liban, ajoute l’historien. Cette mémoire en commun ne saurait exister ; ce n’est pas après 15 ans de guerre qu’on peut changer l’avis de l’autre ».

Wissam Saadé évoque par ailleurs deux grands récits fondateurs dans le pays, l’un adopté par les chrétiens, l’autre par les musulmans, et qui consacrent les divisions entre les partis. « Le premier récit évoque un aspect méditerranéen du pays, voire même un aspect montagnard du Mont-Liban. Quant au mythe fondateur adopté par la communauté musulmane, il aborde le passé en fonction de l’islamisation et de l’arabisation de la région au VIIe siècle », explique M. Saadé. « On a quand même besoin d’un discours bon enfant comme celui de la célébration commune de l’Indépendance, le 22 novembre 1943 », ajoute-t-il.

Un avis partagé par le politologue Karim Bitar qui déplore « l’absence de récit fédérateur et de roman national ». « Le Liban d’aujourd’hui continue de ressembler à celui décrit par l’historien Kamal Saliby dans son célèbre essai Une maison aux nombreuses demeures (1988) ; c’est bel et bien un pays aux multiples composantes. Chaque communauté a ses propres références politiques et culturelles, explique-t-il. Faute de récit fédérateur unique, on a vu se développer plusieurs histoires au Liban (…) Il faut laisser les historiens faire leur travail, lance-t-il. On est face à des mémoires cloisonnées qui ont du mal à communiquer entre elles. Nous avons besoin de cohésion au Liban, d’une conscience nationale et d’un sentiment d’appartenance à la même nation. »


(Lire aussi : Un devoir de mémoire pour empêcher la « déformation de l’histoire »)


« Démission de l’État »

Quelle attitude adopter face à ce trop-plein de mémoire communautaire et cette quasi-absence de dates historiques commémorées collectivement ? Wissam Saadé estime qu’« il faut encourager les commémorations reliées à la mémoire collective, tout en étant réaliste. On ne peut pas s’attendre à des résultats décisifs ». « Il faudrait assumer qu’on est différents et divisés sur le plan de la vision politique : certains sont proches de l’Occident, d’autres de l’axe syro-iranien, souligne-t-il. Pourtant, il y a eu quelques moments dans l’histoire du pays où il y a eu accord autour de certains dossiers », ajoute-t-il.

« Il y a eu consensus a posteriori sur la dénonciation de l’occupation israélienne. Il y a également eu consensus sur le retrait en 2000 de l’armée israélienne du sud du pays mais divergence sur les conséquences de ce retrait. Pour certains, il a légitimé la résistance, alors que pour les autres, il annonçait le retrait syrien en 2005 et ouvrait le débat sur la monopolisation de la violence légitime », explique l’historien.

« Dans les années 90, il y avait une certaine tendance à accuser la droite chrétienne d’être responsable du déclenchement de la guerre. Puis, à la fin des années 90, une partie des musulmans et des antisyriens de gauche ont commencé à réhabiliter le discours de la droite chrétienne », rappelle-t-il.

Pour Karim Bitar, les narratifs propres à chaque communauté « sont favorisés par une certaine démission de l’État qui n’a pas pris l’initiative d’établir des dates pour la mémoire collective ». « Même le 13 avril 1975, date officielle du déclenchement de la guerre civile, n’est pas commémoré par l’État mais par les ONG et la société civile », souligne-t-il. « Il faudrait choisir des dates ou des personnages emblématiques pour mettre en avant ce qui nous unit. L’État peut essayer de fédérer les Libanais autour de dates charnières ou de personnages-clés, à défaut d’histoire officielle », ajoute le politologue.

« On se prépare à fêter, l’année prochaine, le centenaire de la création du Grand Liban en 1920. Mais il n’y a pas de consensus parmi les Libanais pour cette date non plus. Pour ce qui est des célébrations prévues, il n’y a pas de coordination nationale, chacun prépare des commémorations de son côté », déplore-t-il.

« Si on continue comme cela, le Liban va rester une mosaïque éclatée. Cette situation est un obstacle à la cohésion nationale et au sentiment d’appartenance à une même nation. Or il y a beaucoup plus de choses qui rassemblent les Libanais qu’ils ne le pensent, que ce soit au niveau des us et coutumes, des valeurs ou même de la nourriture », souligne M. Bitar.


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Pierre Hadjigeorgiou

Il serait trop simpliste de dire que les Libanais ont seulement des divergences de vue. Les divergences ne sont pas entre les pro-ceci ou pro-cela. Dans tous les pays, même les plus avancés, il y a de telles tendances, mais a la fin ils agissent tous en fonction de l’intérêt supérieurs de leur pays.

Au Liban les conflits sont bien plus profonds puisqu'il s'agit de l’existence même du pays. C'est le seul pays au monde ou il existe des partis politiques qui ne reconnaissent pas l’état ou sa nation. Leur présence dans la vie politique du pays est une hérésie en tant que telle et est anticonstitutionnelle de facto. Comment le PSNS ou Baas au Liban peuvent ils accepter la clause de l’état final alors que sa politique est de conduire le pays a être occupé par la Syrie? Idem pour le Hezbollah qui prône un état islamique a l'Iranienne, au départ, et qui en fonction de l’idéologie du Fakih vous conduira a devenir une province Iranienne avec le temps. Referez vous aux déclarations de Souleymani. La même question se pose aux partis islamiques sunnites ou aux nasséristes qui eux prône un état musulman arabe sur toutes la région alors que la moitié des peuples présents ne sont pas arabes.
De telles divergences ne peuvent réunir un peuple. Le Liban ne trouvera son chemin propre que si l'une des partie triomphe définitivement et gère le pays sur plusieurs générations et ce n'est pas demain la veille. Une chose est sure: Le Liban survivra libre, indépendant et souverain!

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