Encore une amnistie, encore une amnésie. Une fois de plus, nous passons à côté de notre mémoire, une fois de plus à côté de la chance d’amorcer notre ascension vers l’État de droit, et vers la fin de l’impunité érigée en art de vivre. Le vote, mercredi, d’une loi « régularisant » les empiétements et les infractions à la loi sur le bâtiment va peut-être apporter de l’argent au Trésor, mais elle va perpétuer l’état d’infantilisme que nous vivons.
Nous sommes passés de la lutte contre la corruption et pour la justice sociale à une lutte pour la justesse budgétaire, faisant fi une fois de plus de la responsabilité personnelle et collective dans ce qui nous a conduits au fond du gouffre économique et financier où nous nous trouvons.
Il y a là très exactement la reproduction de ce que nous avons fait pour « tourner la page de la guerre » sans déterminer nos propres responsabilités dans son déclenchement et dans son déroulement ; dans la conviction naïve que sans « la cinquième colonne », il n’y aurait pas eu de guerre au Liban, ou comme une société sans mémoire et sans passé, et donc sans avenir, uniquement préoccupée de l’immédiat, avec le risque réel de perpétuer le Liban comme une société irresponsable de profiteurs cyniques et sans scrupules.
En faisant fi aujourd’hui de la lutte contre la corruption, nous trahissons notre vocation historique de faire une nation d’un ensemble de communautés auxquelles un temps et un territoire ont été accordés en 1920, et accordés en vain.
Nous devons avoir le courage de nous confronter à nos démons et d’en triompher. Nous nous trouvons toujours dans l’après-guerre civile, sans avoir fait notre devoir de mémoire et de conscience, identifié nos responsabilités dans le crépuscule du vivre ensemble qui s’est abattu sur nous, et dont nous avons allumé l’étincelle. Le franc-parler offensif et par moments haïssable de Gebran Bassil, c’est nous tous, collectivement, qui en sommes responsables, et non lui seul. C’est le langage de la revanche, en politique, de ce que l’on a perdu, de notre faute à tous, par les armes et dont nous n’avons pas fait le solde. Et le sunnisme politique, et son jumeau chiite, sont tout aussi réels que l’était, un jour, ce maronitisme politique aveugle que nous avons décrié.
La guerre ne nous a pas fait perdre là un territoire, là des postes, là des sphères d’influence, elle nous a fait perdre le Liban, parce que comme n’importe quelle race animale, nous nous sommes battus en communautés humaines soucieuses chacune de ses privilèges, mais oublieuses que l’homme ne peut pas vivre sans transcendance et sans la gratuité du don et du dialogue.
Dans son récent ouvrage Le naufrage des civilisations, Amin Maalouf revient à l’une des intuitions centrales de sa pensée : la pluralité des identités.
« L’idéal levantin, écrit-il, exige de chacun qu’il assume l’ensemble de ses appartenances, et un peu aussi celle des autres. Comme tout idéal, on y aspire sans jamais l’atteindre complètement, mais l’aspiration elle-même est salutaire, elle indique la voie à suivre, la voix de la raison, la voie de l’avenir. J’irai même jusqu’à dire que c’est cette aspiration qui marque, pour une société humaine, le passage de la barbarie à la civilisation » (page 13). Amin Maalouf va même jusqu’à penser que c’est du Levant que « les ténèbres » de cette néobarbarie se sont étendues sur le monde. Et quelque part, historiquement, on ne peut s’empêcher de lui donner raison.
Encore une amnistie, encore une solution de facilité, encore une amnésie volontaire. Encore un tournant que nous ratons, inconscients du fait que c’est chez nous que les ténèbres de cette foire d’empoigne que sont devenues les relations internationales a commencé. Combien de temps va-t-on attendre encore, pour passer de la barbarie à la civilisation, et donner raison à ceux qui ont cru que nous étions un « message » ?


M. Nous . Pour la question que vous avez posée à la fin de votre article je vous dis : vous pouvez courir .
16 h 51, le 28 juin 2019