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La Dernière

« Tu es folle, c’est dans ta tête, tu te fais des idées ! »

Photo-roman

Quand des rêves à deux, des rêves d’avenir, se concrétisent et se révèlent être tout autres que ceux qu’on avait voulus...

27/05/2019

Lorsque tu l’as rencontrée, elle avait vingt ans à peine. Aussitôt l’avais-tu repérée du coin de l’œil, belle à se damner, au printemps de sa vie comme on écrivait dans les vieux romans, que tu avais dit à votre ami en commun: « Elle, je la veux. » L’ami en commun avait donc organisé un dîner pour que vous fassiez connaissance, au Gargotier où il faisait bon de sortir dans les années 80.

Alors que jouaient des standards à la gomme, Bachelet, Sardou et Dassin, dans ton costume élimé, tu avais fait ton numéro de charme, on ne peut plus sirupeux, mais qui lui avait fait scintiller le cœur. « Notre fille aura tes yeux », « Tu sais, on pourrait vivre loin de la ville, dans la maison familiale ». Tu n’avais pas le sou, mais, à l’époque, les filles avaient besoin de si peu. À l’époque, toutes les filles ou presque envisageaient leur chemin comme ça, de la maternelle au bac, pas nécessairement un emploi, l’homme convenable, le mariage, des mômes, les vacances si la guerre le permettait. Et, avec un peu de chance, la maison loin de la ville que tu lui avais si minutieusement fait miroiter.



Jurer fidélité
Alors, suivant les conseils de sa mère, elle s’était fait désirer un peu, mais tu avais persisté et elle avait flanché. Hâtivement, sous les bombes, vous vous étiez passé la bague au doigt. Ainsi, à l’église du village, tu lui avais solidement juré fidélité jusqu’à ce que la mort vous sépare, puis vous aviez emménagé dans la maison loin de la ville dont vous aviez remué les fantômes avec votre peu de moyens et un coup de main de ses parents. Dans vos premiers albums de famille, on vous voit d’ailleurs filant le parfait amour, pelotonnés l’un contre l’autre au cinéma ou dans les abris où il vous fallait parfois passer la nuit, tes matchs de baskets dont elle jouait les ferventes supportrices, à tes rallyes où elle t’attendait, pleurant de joie à l’arrivée, sous les globes opalescents des boîtes de nuit de montagne qui vous faisaient rêver aux temps doux et sulfureux de vos parents. Tes polos Lacoste, amplement déboutonnés sur ton torse sculpté où pendait une amulette, sa coiffure moirée, empruntée aux actrices des soaps américains des eighties, vous étiez beaux à vous aimer. Quelques années plus tard, la guerre était à peine finie que vous aviez déjà deux enfants qui grimpaient aux arbres de la maison au cœur de laquelle se concrétisaient enfin vos rêves à deux. À mesure que le pays se remettait sur ses pattes, ton activité faisait florès et elle t’accompagnait, discrètement, dans ton ascension qui t’avait mené au poste de PDG de l’entreprise.


Le golf et le cigare
Progressivement, alors que l’argent rentrait à profusion dans votre ménage, que tes costumes bas de gamme qu’elle te repassait se faisaient remplacer par des complets Dior, que tu ne voyageais plus qu’en classe affaires, que tu changeais de voiture toutes les saisons, à chaque fois une plus puissante, une plus criarde, une plus chère, de ces autos de sport à deux places pour hommes célibataires, pensait-elle ; que tu t’étais mis au cigare et au golf, elle sentait que quelque chose déchirait la toile uniforme de vos jours. « Ça lui est monté à la tête », elle pouvait entendre ses copines jaser à ton sujet, mais elle prenait toujours ta défense, louant tes qualités de père alors que tu te trompais toujours quand on te demandait en quelle classe est le petit, et même si dans le fond, elle avait l’intime conviction que c’était vrai, que tu lui échappais, que tu avais fondamentalement changé. Tu ne lui faisais plus l’amour, ou sinon protocolairement, de moins en moins, et c’est non sans une pointe de surprise que tu toisais la transformation de son corps contre laquelle elle ne pouvait rien. Tu n’avais simplement pas compris, avide de superficielle jeunesse, qu’il n’y avait rien de plus extraordinaire que le corps d’une femme qui a mûri. Alors tu fuyais beaucoup, des heures devant tes courses de formule 1, dans d’autres draps sans doute aussi, sinon tu passais ton temps au club de sport à te refaire un corps d’adolescent. Maintenant que tu avais le compte en banque, il te fallait le harem qui va avec. Tu prétextais des heures supplémentaires au travail, des réunions improvisées comme par hasard le jour de la fête de fin d’année des enfants, continuellement des voyages d’affaires desquels tu rentrais bronzé.

« Tu me fais une scène, du chantage affectif, parce que je travaille pour nourrir cette famille ! » : tu la culpabilisais quand elle osait dire que tu manques aux enfants ; « Tu es folle, c’est dans ta tête, tu te fais des idées ! » quand elle te surprenait, rogné sur ton téléphone en pleine nuit. Vous ne sortiez presque plus ensemble, si ce n’était pour les fêtes de famille où elle faisait mine de rien pour sauver la face. Ou sinon tes dîners de travail où tu la traînais comme une femme trophée mais dont elle se sentait exclue, transparente, inutile. Réunions au cours desquelles, comme d’ordinaire, tu lui coupais la parole, la sommant en douce, d’un air à peine condescendant, « de se taire et laisser les hommes parler de choses sérieuses ». Tandis qu’elle s’échinait à continuer de chercher, quelque part dans ton regard, l’homme au costume élimé, sans le sou, du Gargotier... 

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Que voulez-vous, l'infidelite des hommes Libanais qui peuvent se le permettre n'est plus a demontrer.
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Eddy

Ce n'est pas un cas isolé. Le temps est irremplacable.
Vivre ensemble est différent de "vivre sous un meme toit"...

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