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La Dernière

« On a une plaque d’immatriculation à deux chiffres, on fait ce qu’on veut ! »

Photo-roman

Une matinée dans la peau d’une Libanaise, derrière le masque des faux-semblants qu’elle brandit face à la société et ses « vipères de copines »...

30/04/2019

Ce matin, à l’aube, je me suis réveillée en sursaut d’un cauchemar épouvantable. Les nerfs en compote, mes draps Frette trempées, il m’a fallu retrouver mon souffle pour me rappeler que dans le rêve en question, je sortais en larmes de chez mon chirurgien esthétique de Beverly Hills. En larmes parce qu’il venait de complètement rater ma troisième rhinoplastie, me commettant un nez à côté duquel celui Rossy de Palma passerait pour un chef-d’œuvre. Pire encore, dans la salle d’attente, mes copines libanaises m’attendaient, toutes guillerettes, avec leurs sales petits yeux qui brillent, poussant des rires sardoniques à la vue de mon faciès déformé, qu’elles fustigeaient de photos, et de mon American Express déclinée pour cause de solde insuffisant. La terreur, je ne vous raconte même pas. J’ai aussitôt passé un coup de fil à mon guérisseur indien pour lui détailler mes élucubrations nocturnes auxquelles il avait répondu d’un nonchalant : « C’est votre karma qui part dans tous les sens. Je vous recommande une demi-heure de méditation. »

Mon coach et Susan Miller
Résignée et disciplinée, j’ai immédiatement brûlé un bâton d’encens Nag Champa ramené d’un ashram de Goa et déroulé mon tatami siglé d’un double C, alors que mon mari ronflait à pleines narines. En fait de méditation, je ne suis parvenue qu’à réfléchir à ma prochaine séance de liposuccion, mon Birkin d’Hermès en croco bleu de Klein, qui débarque cet après-midi, et à mon déjeuner de femmes de tout à l’heure – en compagnie des vipères de mon cauchemar – que je n’ai vraiment pas le courage d’affronter aujourd’hui. Trois latté au turmeric plus tard, à bout de forces, je rabrouais mon coach privé, seulement après qu’il eut filmé une simulation de push-ups pour ma story Instagram parce qu’il ne faut surtout pas que les vipères se doutent de mes états d’âme. J’ai ensuite profité de ma séance de brushing à domicile pour faire défiler sur mon écran les prédictions horoscope de Susan Miller. « Scorpion. Vous portez le masque aujourd’hui afin de vous fondre dans un moule impossible. Libérez-vous de ce fardeau », me conseillait-elle. J’explique à mon coiffeur Bachir que le seul masque qui me vient à l’esprit est celui à base d’algues des îles Féroé que j’ai appliqué puis retiré hier avant de me coucher. Bachir trouve que j’ai bonne mine et pense que ça doit être à ça que fait référence Susan Miller. Soupir. Je file dans mon dressing où patientent Daisy et Flora dans leurs uniformes rose pastel, je ne peux me passer de leurs conseils et caresse du regard les centaines de paires de stilettos qui s’empilent sur mes étagères. Choix cornélien, mais Daisy et Flora s’accordent pour affirmer qu’un rien m’habille. Re-soupir. Seule, face à mon miroir, à mesure que je me tortille dans une robe moulante Alaïa, que je me hisse sur les douze centimètres pour lesquelles j’ai opté au bout d’une heure de cogitations, que je me tartine d’antirides Filorga; me grime de produits Dior beauté, m’enveloppe de oud à la rose, me pare d’émeraudes ; que je souffre un peu pour être belle, -tout cela détaillé sur mon compte Instagram-, je retrouve mon allure tout droit sortie d’un emballage Mattel. Je peux enfin quitter la maison. Le déjeuner se tient comme à l’accoutumée au centre-ville de Beyrouth, on ne s’aventure pas trop ailleurs, dans ce restaurant qui porte le nom d’un poète français.


Je tiens bon
En route, pendant que je donne mes directives à Ali le chauffeur, les enfants à déposer aux activités, mon pain à base de farine d’amande à commander, mon Birkin bleu de Klein à récupérer, mon abonnement au cours de pilates à renouveler, je vois du coin de l’œil des gens barrer la route avec des banderoles auxquelles je ne comprends rien. Ali me précise que ce sont des fonctionnaires qui manifestent contre la hausse des taxes, mais pour moi, calfeutrée dans le cuir matelassé de mon 2.55 Chanel, protégée par mes vitres fumées, la violence du monde semble une irréalité. Tout ce qui compte, à ce moment précis, c’est de ne pas arriver la dernière, alors je somme Ali de prendre un contresens, « on a une plaque d’immatriculation à deux chiffres, on fait ce qu’on veut, ne t’inquiète pas », je le rassure, tandis que les voitures font marche arrière pour nous laisser le passage en nous traitant de tous les noms, mais je n’entends rien à cet arabe rocailleux. En tombant de ma Cayenne, à l’entrée du restaurant, je me rends compte qu’elles sont toutes déjà là, mes vipères de copines. Je soigne mon entrée, j’avale mon ventre, ravale la façade, et je peux sentir leurs huit paires d’yeux me scanner de la tête jusqu’au bout de mes douze centimètres, traquant le défaut, le fausse note, la dissonance qui me vaudra leurs foudres. Je tiens bon, il ne faut pas craquer. Je m’excuse élégamment de mon retard à cause de ceux qui manifestent dans la rue, j’ai oublié pourquoi, et tente de me fondre dans la conversation qui tourne invariablement autour des activités des enfants, du soin Iyashi Dôme qui fait fureur dans les centres de beauté, du décès de Karl Lagerfeld dont on a du mal à se remettre, des invitations données, rendues, de nos filles à marier, du mariage à plusieurs millions le week-end dernier, de « tu as su ? » celle qui se tape le mari de sa meilleure copine, des interminables péripéties de la bonne de l’une et des mains baladeuses du coach de l’autre. Nos vies, en somme. La politique et le pays, on n’en sait rien, on ne veut rien savoir.

On se lance des fleurs, on se dit « J’aime ta couleur », « Le rouge te va bien », « Tu as pris du poids et ça te va », alors qu’en réalité, on se fusille des yeux et le venin coule au bord des commissures de nos sourires feints. À l’unisson, on commande une salade en entrée, une salade en plat principal et une salade en dessert qu’on ne picotera que du bout de nos lèvres boursouflées comme des fruits vénéneux. Le pain, la viande, le sucre, tout cela, on n’y touche pas.

Vers la fin du déjeuner, d’un même geste, on retire chacune son smartphone de son sac griffé, identique – que des 2.55 – avant de poser pour l’éternelle photo de groupe en prenant bien soin d’afficher notre bon profil.

« Retouche-moi la fesse droite », « Rosis-moi les joues », « Maigris-moi un peu la jambe droite », et on se surprend à se ressembler à ce point, même si, dans le fond, c’est tout ce qu’on cherche, l’uniformité, la même coiffure, la même teinture, le même teint de peau, la même tenue, le même chirurgien plastique, les mêmes canons de beauté. Et puis, avant de poster – parce que à quoi servent nos réunions ennuyeuses si ce n’est à les étaler aux yeux des autres ? –, avant de partir, on s’assure, chacune, en silence, en catimini, que sur la photo, on ne verra rien de ce qu’on cherche à taire : le mari qui trompe, la faillite de la famille, les problèmes de drogue du petit, l’âge et les bouffées de chaleur, tout ce qu’on s’éreinte chaque jour à dissimuler derrière le masque qu’évoquait, maintenant je le sais, Susan Miller.


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Bou Habib Malek

" une salade en entrée, une salade en plat principal et une salade en dessert qu’on ne picotera que du bout de nos lèvres boursouflées comme des fruits vénéneux "
Hahaha genial!

Tina Chamoun

Un enieme article sur la Libanaise frivole. Bon c'est un peu trop rabache et ininteressant comme sujet quoique bien ecrit comme dab.
P.S: sorry pour les accents aigus, ciconflexes et graves qui ont saute et que mon tel en bon chinois mais tres in, ouf l'honneur est sauf, refuse de reconnaitre!

Cadige William

Puéril et sans aucun intérêt..

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