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Composter au Liban une tonne après l’autre

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Plus de trois ans après la crise des déchets qui a secoué le Liban et alors qu’une nouvelle crise se profile, le compostage des déchets organiques pourrait faire partie d’une solution durable au problème de gestion des ordures.


19/04/2019

À une vingtaine de kilomètres au nord de Beyrouth, entre des piles de palettes et de bâches, Dalida Sneifer et Marc Beyrouthy se frayent un chemin, s’enfonçant dans la terre gorgée d’eau de pluie. « Si vous saviez le prix des terrains ici, à Kaslik ! Y construire un immeuble rapporterait des millions. Mais la direction (de l’Université Saint-Esprit de Kaslik, USEK) a accepté qu’on y construise un centre de tri de déchets », s’enthousiasme Marc Beyrouthy, professeur et membre du comité vert de l’USEK.

Le comité vert a été fondé en 2016, un an après le début d’une grave crise des déchets au Liban provoquée par la fermeture, sans plan B, de la décharge de Naamé, au sud de Beyrouth. « Aux étudiants révoltés par les images de déchets s’amoncelant dans les rues de la capitale et de sa banlieue, les rivières, les forêts, nous disions : “Ici, à l’USEK, ce n’est pas l’État le responsable, c’est vous. Si vous vous mettez à trier, nous pourrons montrer qu’une collectivité de 10 000 personnes comme la nôtre peut agir, trouver des solutions et servir d’exemple.” » C’est ainsi que le campus commença à se mettre au vert en instituant tri, recyclage et compostage.

Aujourd’hui, l’engagement est réel, tout autant que la marge de progression. « Sur les 350 kg de déchets organiques produits par jour à l’USEK, 50 kg sont effectivement transformés en compost », regrette Dalida Sneifer, coordinatrice du comité. La faute notamment aux quatre cuisines du campus, qui refusent jusqu’à présent de trier leurs déchets. Le comité vert maintient néanmoins la pression pour que le tri devienne obligatoire. « Nous devons faire mieux bien sûr, mais ce sont toujours 50 kg de déchets organiques qui ne finiront pas dans la mer ou la nature ! Et qui remplacent d’autant engrais chimiques chers et polluants », lance M. Beyrouthy.

Selon un rapport publié en avril 2014 par Sweepnet, le Réseau régional d'échange d'informations et d'expertise sur les déchets solides dans les pays du Machrek et du Maghreb, 15 % des déchets produits au Liban sont compostés, 8 % recyclés, 48 % sont mis en décharge et 29 % jetés dans des dépotoirs sauvages. Le compostage est un enjeu de taille au Liban car 52 % des déchets y sont organiques.

« Avant qu’il ne soit trop tard »
C’est parce qu’ils sont conscients de cela que Dalida Sneifer travaille à faire des étudiants des éco-citoyens « avant qu’il ne soit trop tard », et que Marc Aoun, cofondateur de Compost Baladi, l’entreprise qui a installé les caisses de compostage de l’USEK, vise à mettre cette pratique à la portée de tous.

« Notre objectif est de proposer des solutions relativement légères en termes de coût (une boîte de compostage de 200 litres coûte 220 dollars, une grande de 1 100 litres, pour un immeuble, 650 dollars) et de changement d’habitudes, tout en s’assurant qu’il n’y ait pas de nuisance, qu’il s’agisse d’odeurs ou de mouches… » explique Marc Aoun, dont l’entreprise, fondée en 2017, vient d’atteindre la rentabilité.

Compost Baladi, qui emploie six personnes à temps plein et quatre à temps partiel, a déjà installé une cinquantaine d’unités de compostage baptisées Earth Cube, à l’AUB, mais aussi dans des entreprises, des villas et un camp de réfugiés syriens, à Ersal, dans l’est du Liban. Il travaille également avec des municipalités.

« Même certains professeurs de l’Université américaine de Beyrouth (AUB), pourtant engagés pour la protection de l’environnement, ont du mal, dans les faits, à composter car cela les oblige à changer leurs habitudes », regrette le jeune homme de 25 ans devant les caisses de compost installées près des résidences des enseignants de cette université. « Alors nous essayons de mettre en place un système le plus intégré possible pour que l’acte de composter devienne aussi proche que possible de celui de jeter des déchets à la poubelle. »

Un projet pilote à Beyrouth
Sur le campus de l’AUB, les apprentis composteurs n’ont qu’à jeter leurs déchets organiques, bien triés, dans les boîtes et les couvrir de feuilles mortes qui vont jouer le rôle de biofiltre et empêcher les mouches de venir. Un petit moteur envoie à intervalles réguliers de l’air dans la boîte pour permettre la décomposition des déchets par les bactéries aérobies. Le compostage se fait ainsi tout seul, sans avoir à mélanger ou rajouter de l’eau.

« Notre mission, c’est que personne ne puisse dire qu’il n’y a pas moyen de composter », lance Marc Aoun qui regrette l’apathie de ses concitoyens. « Depuis que les montagnes d’ordures ont disparu de leur quotidien, ils estiment que le problème de la gestion des déchets a été réglé. »

Or, rien n’a été fondamentalement réglé depuis 2015, et une nouvelle crise des déchets se profile, avec la saturation prochaine de la décharge de Bourj Hammoud, mise en place dans l’urgence sur le littoral de Beyrouth après la crise de 2015. Parmi les options sur la table, rouvrir la décharge de Naamé ou encore installer un incinérateur à Beyrouth.

Marc Aoun devrait rencontrer prochainement le nouveau ministre de l’Environnement du Liban, Fadi Jreissati, pour le convaincre des bienfaits du compostage. En attendant, il tente de sensibiliser de nouvelles municipalités, dont celle de Beyrouth. « Le président de la municipalité veut que 200 tonnes de déchets sur les 800 produites par jour à Beyrouth soient recyclées et compostées, explique-t-il. Nous avons discuté avec lui de la mise en place d’un projet pilote pour composter 1,5 tonne de déchets organiques par jour. Si ça marche, ce succès pourra servir d’exemple et être répliqué ! »


Lire dans notre dossier

Recyclage des déchets électroniques au Liban : une ONG à la barre, par Suzanne Baaklini, L'Orient-Le Jour

En Inde, une solution ingénieuse et rentable contre la pollution des générateurs diesel, par Jacob Koshy, The Hindu

Les huîtres peuvent-elles nettoyer le port de New York ?, par Eva Botkin-Kowacki, The Christian Science Monitor

Composter au Liban une tonne après l’autre, par Anne Ilcinkas, L'Orient-Le Jour

Des épiceries contre le gaspillage alimentaire, par Caroline De Malet, Le Figaro

Aux Caraïbes, des routes en plastique pour sauver les dauphins, par Glenda Estrada, El Heraldo

San Fernando, ville zéro déchet modèle, par Jan Victor R. Mateo, The Philippine Star

Une plate-forme open source pour trier les déchets, par Chitra Ramani, The Hindu

Protégeons les battements de la Terre, l'édito de Christian de Boisredon, fondateur de Sparknews, et l’équipe de Sparknews


En partenariat avec l'Agence universitaire de la Francophonie


Cet article est publié dans le cadre de Earth Beats, une initiative internationale et collaborative rassemblant 18 médias d’information du monde entier autour des solutions aux déchets et à la pollution.

En partenariat avec l'Agence universitaire de la Francophonie.


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Irene Said

Merci, Mesdames et Messieurs Dalida Sneifer, Marc Beyrouthy et Marc Aoun, et BRAVO !

On compte sur vous pour nous apprendre à préserver notre beau pays de la pollution envahissante des déchets.

D'autres pays ont réussi...alors pourquoi pas le Liban ?
Irène Saïd

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