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La Dernière

Peter Khatchérian : ceci est bien une pipe !

Positive Lebanese


17/04/2019

Rencontrer une passion et un passionné est toujours une expérience d’une richesse incroyable. D’abord pour l’histoire et son cheminement. Ensuite pour la plénitude sereine de la personne. Mais surtout pour cet émerveillement que l’on a de plus en plus de mal à croiser.

Niché au deuxième étage d’un immeuble situé dans le quartier haut en couleur de Bourj Hammoud, se dévoile un atelier pas comme les autres. Et une fois la porte poussée, la rencontre est de celles qui enchantent. Dans sa redingote en laine bleu marine, les cheveux lissés vers l’arrière, la pipe à la main, Peter Khatchérian semble sorti d’un film anglais des années 60. Sa voix posée et son regard malicieux nous transportent instantanément dans son univers, mais aussi un peu, beaucoup, hors du temps, des bruits, des remous, des vacarmes de la ville et de l’époque. De son père menuisier, ce dandy élégant a appris l’amour des matières et du travail manuel. Façonner, créer, polir, caresser, les formes et les imaginations s’allient pour une quête de perfection. Mais après des études d’architecture d’intérieur, le jeune homme comprend vite que l’époque voudrait aussi que l’on s’intéresse aux bijoux. Il apprend l’art du sertissage de diamants, la photographie professionnelle et le graphisme. Beaucoup de casquettes pour un seul homme, mais avec toujours une seule idée en tête : privilégier la créativité. Et poursuivre la passion.

Peter Khatchérian est un amateur de pipes. Il commence par les collectionner et puis décide de les créer. En autodidacte, en apprenant sur le tas, il devient artisan de pipes. Ce n’est pas une mince affaire, mais rien ne l’arrête. Même s’il faut importer toute la matière première. Le bois d’abord, un bois de bruyère dont le rhizome est employé, qui vient du pourtour méditerranéen et dont il convient de respecter les rainures et les veinures. La peinture ensuite, les filtres, et même le tabac qu’on ne trouve pas vraiment au Liban. C’est que les fumeurs de pipe ne sont pas légion dans notre pays, même s’il y a un club d’amateurs composé de 35 personnes qui se réunit chaque mois. Et l’on apprend dans la foulée que chaque année, un concours de fumeurs de pipe se déroule au Liban et que Peter Khatchérian a plusieurs fois remporté le premier prix. Le premier concours de ce genre s’était déroulé le 27 mars 1955 au Liban et plusieurs champions internationaux y avaient participé. Il fallait fumer le plus longtemps sa pipe sans jamais la rallumer avec la même quantité de tabac donnée à tous les concurrents. Et c’était un Libanais, Chafic Hadaya, qui avait remporté la première place. Tout un monde d’arômes, de performances mais surtout de passion partagée pour le tabac, l’objet, et tout ce qui va avec : la patience, le choix de prendre son temps, de se poser, d’échanger, de partager.

Dans notre monde d’aujourd’hui où tout court et nous prend de court, l’atelier de Peter Khatchérian est une parenthèse à part. Observer ses mains caresser le bois, respecter sa particularité et ses veines, trancher dans son ventre pour lui donner forme, percer son cœur pour laisser passer la fumée et l’air, arrondir ses angles pour y déposer le tabac, tout l’art de l’artisan est dans son amour pour l’objet. La pipe met quatre jours à voir le jour et se laisser admirer. Celle de Sherlock Holmes, celle de Popeye, celle en forme de cigare, celle qui est sertie, celle qui est féminine, toutes d’une élégance d’un autre monde. On n’a pas envie de quitter l’ambiance feutrée de cet atelier où tout est beau. Mais repartir avec le cœur plein de surprises, savoir que les artisans de chez nous sont loin d’avoir baissé les bras, savoir aussi qu’une ONG, Nahnoo, travaille depuis 2018 sur les réseaux artisanaux en place, qu’elle vise à mettre en avant une politique pour leur développement, réaliser que les richesses humaines au Liban sont la véritable mine d’or de ce pays et se dire que tant qu’il y aura des rencontres comme celle-là, le vacarme du reste se dissipera dans les volutes du temps qui prend enfin son temps.

*Positive Lebanon est un concept basé sur les initiatives concrètes de la société civile libanaise. Ces initiatives qui font que le pays tient encore debout. Mais derrière chaque initiative se tient un Libanais ou une Libanaise courageux, innovant, optimiste et plein d’amour pour son pays.


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J'ai du bon tabac dans ma tabatiéreuuuuuuuuu...

J'aime les marginaux , c'est original et intéressant par rapport aux gens bien rangés et aux idées empruntées.

Si les fumeurs de pipe ne sont pas légions au Liban, les autres on en trouve en veux-tu en voilà.

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