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Idées

BeMA : le dernier trait

Point de vue
Hala WARDÉ | OLJ
23/03/2019

J’ai longtemps hésité à m’exprimer sur ce qu’il convient désormais d’appeler, après une longue polémique, « l’affaire BeMA ». La décision du Beirut Museum of Art (BeMA) de retenir un autre architecte pour la réalisation du projet du musée, au mépris du résultat du concours international dont mon agence a été la lauréate, et sans aucune explication rationnelle, ne pouvait en effet que susciter de la surprise, sinon de la suspicion. Une telle décision n’a évidemment pas manqué de choquer les professionnels, mais a également interpellé des citoyens libanais qui y ont vu la transposition dans le secteur privé d’une logique ou d’une absence de logique, voire d’éthique, qu’ils pensaient réservée au secteur public.

La polémique a ensuite enflé, au gré des explications embarrassées et confuses des responsables du projet du musée, mais aussi de rumeurs persistantes et récits erronés, portant non seulement sur ce projet à envergure nationale, mais aussi sur ma personne et mon travail. Dès lors, mon mutisme devenait préjudiciable pour mon agence. D’autant que ce désaveu du résultat d’un concours international, pourtant organisé par ceux qui en bafouent désormais le résultat, constitue également un mépris des efforts que j’ai déployés pendant plus de deux ans, non seulement pour assurer la conception et la promotion du projet, mais aussi pour trouver un accord financier dans des conditions particulièrement difficiles. En outre, l’acceptation par Amale Andraos, doyenne de l’académie d’architecture de l’Université de Columbia, de se voir confier ce projet, alors même que je l’avais personnellement sollicitée, à l’instar d’autres confrères indignés, pour appuyer la défense et reconnaissance des droits de notre profession, et qui a préféré privilégier ses intérêts personnels plutôt que ceux que sa position lui impose ou les devoirs élémentaires de la déontologie, est pour le moins surprenante.

Garder le silence est enfin devenu intenable lorsque est survenu un acte à la limite de la fabrication : la mention de l’existence même du vrai projet désigné lauréat a été purement et simplement supprimée du site internet du BeMA, dans une démarche qui évoque certaines pratiques staliniennes d’effacement ou réécriture de l’histoire.


(Lire aussi : À Marseille, sera érigé un nouveau « bâtiment élégant et symbolique » conçu par Hala Wardé pour CMA CGM)



Considérations inhabituelles

Tout avait pourtant commencé avec de bonnes initiatives d’Apeal, l’association à l’origine du projet :

– Créer un musée au cœur de Beyrouth dédié à l’art moderne et contemporain de la région

– Bénéficier d’une collection nationale, héritée du ministère de la Culture, avec des contributions de collectionneurs privés

– Occuper un site exceptionnel, sur la rue de Damas, face au Musée national de Beyrouth

– Organiser un concours d’architecture international de plus haut niveau, privilégiant des architectes libanais, avec un jury international présidé par Peter Palumbo, rassemblant, outre des architectes et artistes libanais, de grands noms de l’architecture et des arts tels que Richard Rogers, Rem Koolhaas, Julia Peyton-Jones et Hans Ulrich Obrist.Un communiqué de presse rendu public en octobre 2016, et largement relayé dans la presse internationale, a déclaré mon projet lauréat du concours. Le jury international, qui l’a jugé dans l’anonymat, en a souligné les qualités architecturales et paysagères. Mon projet n’est pas sorti d’un tiroir, il était l’aboutissement d’une longue réflexion contextuelle sur ce sujet et sur ce site. J’y avais mis tout mon savoir-faire architectural et muséal, avec mon équipe d’architectes et la contribution d’éminents experts professionnels (Michel Desvigne, Arup, dUCKS scéno, 8’18’’ lumière, Claire Bergeaud), pour concevoir ce projet ambitieux dans ma ville natale.

J’ai mis mon enthousiasme et mon énergie aux côtés des responsables d’Apeal, pour porter cette œuvre et assurer sa promotion auprès des nombreux acteurs culturels à travers le monde, aussi bien que des potentiels donateurs. En France où je travaille aujourd’hui, des institutions politiques et culturelles ont proposé de le promouvoir en y mettant à contribution l’expertise de leurs institutions muséales et patrimoniales. J’ai travaillé avec l’artiste Etel Adnan pour l’implantation d’une première œuvre monumentale publique, conçue en liaison avec le bâtiment et le jardin. Le financement de cette œuvre exceptionnelle avait même été trouvé. Le BeMA a par la suite choisi de remettre son premier « Honorary Award » à Etel Adnan lors d’un dîner de levée de fonds pour le projet à Paris.

Mon engagement et celui de mon agence ne faisaient de doute à personne et certainement pas aux responsables en charge du dossier. Le dialogue était cordial et sans tensions : si des divergences entre les exigences – de rentabilité notamment – des différents acteurs du projet et les contraintes liées à la réglementation ou les exigences du concours ont pu initialement apparaître, nous avons rapidement pu y remédier, contrairement à ce qu’affirment des rumeurs persistantes. Je rappelle que le projet lauréat répondait à la demande programmatique du concours, qui exigeait un plan sur l’ensemble du terrain de l’Université Saint-Joseph. C’est d’ailleurs une condition pour l’instruction d’un permis de construire sur ce terrain, puisqu’il s’agit d’un bien-fonds unique. Dans le prolongement de nos réunions avec l’USJ, nous avons rencontré avec le BeMA les autorités administratives de la municipalité, pour leur présenter le projet. Elles y ont été favorables et ont confirmé leur condition de soumettre un plan d’ensemble, avec l’aval préalable du Conseil supérieur de l’urbanisme.

En parallèle, une discussion financière avait été engagée. Cette question, avant d’être finalisée, n’avait en rien freiné notre engagement. Dans mon agence, une équipe était dédiée à ces études. Nous avons tous travaillé pendant presque deux ans sans contrat, présumant que cette question serait réglée, en particulier avec l’arrivée d’une équipe d’opération muséale professionnelle que le BeMA devait recruter. Elle n’est jamais arrivée.

Ainsi, alors que le budget de construction était confirmé autour de 45 millions de dollars, j’ai accepté d’offrir mon concept et mon temps sans contrepartie, pour développer ce projet. L’accord financier n’avait donc à intervenir que sur les seuls frais des équipes de maîtrise d’œuvre, à qui je ne pouvais légitimement demander de faire le même sacrifice que moi.

Dès octobre 2016, des négociations portant sur ces frais de maîtrise d’œuvre ont commencé avec Apeal/BeMA pour couvrir les frais de production de l’ouvrage. Déjà, avant même le concours, il avait été demandé que l’opération soit « pro bono » (à titre gracieux), un principe risquant de compromettre la qualité du travail à garantir, ou l’assurance et l’identification des responsabilités légales de la construction. Parfaitement consciente de la maîtrise nécessaire du budget, j’ai proposé de participer à son optimisation. Au-delà du coût, et des questions de financement, c’était aussi une question de fond touchant le projet et sa qualité que n’importe quel professionnel de la construction de musée connaît. Ces considérations, bien qu’inhabituelles dans ce type d’opération, m’avaient conduite à accepter des efforts conséquents, dans l’intérêt d’un projet phare pour notre pays.


Aucune explication convaincante

En avril 2018, suite à une conférence que j’ai donnée à l’Université libanaise, à laquelle assistait le président de l’ordre des architectes (OAE), Jad Tabet, j’ai évoqué avec lui la réticence du BeMA à se référer à la grille des honoraires de l’ordre. Il m’a assurée de son soutien. Il faut rappeler que le règlement du concours exigeait que les architectes soient inscrits à l’OAE, et que les clauses se référeraient aux réglementations de l’Union internationale des architectes, et que mes confrères membres du jury m’encourageaient à rester dans le strict cadre de l’OAE. J’adresse en dernier recours une lettre à l’ensemble du conseil d’administration (CA) du BeMA, les alertant sur le blocage du projet, sans obtenir de réponse.

En juin, Maher Mikati, membre du CA, intervient pour la première fois en leur nom. Malgré un rendez-vous très cordial où je lui ai exposé la situation, pensant que tout serait réglé, je reçois, sous forme de mise en demeure, une offre irréaliste (en termes techniques et opérationnels, et financiers) que je me vois obligée de refuser pour ces mêmes raisons. Je propose un ajustement plus réaliste ainsi qu’une rencontre. Il n’y sera pas donné suite. En juillet, c’est paradoxalement un membre du CA lui-même qui sollicite directement le président de l’OAE afin d’entreprendre une médiation. Celle-ci aboutit positivement à un accord de principe, que je m’apprête à finaliser. En août, l’accord est préempté brutalement par une lettre lapidaire de M. Mikati, coupant court à toute relation, bafouant à la fois mes efforts et ceux du président de l’OAE. Malgré mes demandes répétées, aucune explication rationnelle ne me sera donnée, et mes tentatives de rencontrer M. Mikati ou le CA sont restées vaines.

En septembre, le CA nomme un nouveau président : Joe Saddi, avec qui je pense pouvoir trouver une solution. À son tour, après un rendez-vous expéditif où il m’avait assuré vouloir prendre le temps de comprendre, il entame son mandat en exécutant la décision de mon éviction sans avoir pris la peine de prendre pleine connaissance du dossier. En décembre, sans que le CA ait bien voulu me recevoir en séance, j’apprends, par un article publié le 18 du mois par le New York Times, la nomination d’une autre architecte, Mme Andraos, sans la moindre mention de l’historique du concours et de mon projet lauréat. Il y est fait référence à un communiqué du CA évoquant de « claires divergences » avec moi. Celles-ci ne me seront jamais explicitées, en dépit de réclamations répétées. C’est, par ailleurs, et contrairement à ce qu’affirme la rumeur distillée par le BeMA et ses membres, tout ce que je demande aujourd’hui : la vérité, une explication convaincante et professionnelle de cette décision.

En janvier dernier, c’est à nouveau par la presse (L’OLJ du 5 janvier) que je lis avec stupeur les premières déclarations publiques et enthousiastes des responsables du musée sur le projet de substitution, estimant, par la voix de la présidente d’Apeal, Rita Nammour, qu’il « représente vraiment ce que le BeMA avait en tête ».


Besoin de révolte

Il est évident que je regrette la voie qui a été retenue par le BeMA, dont je déplore à la fois la forme et le fond. J’espère que les citoyens libanais, qui s’intéressent à ce projet, comprendront que mon agence d’architecture et moi-même avons été aussi surpris qu’eux par cette décision. Ce projet représentait beaucoup pour nous sur le plan artistique, culturel et national.

À mon sens, cette décision, certainement critiquable, trouve sans aucun doute son origine dans un manque de professionnalisme et d’expérience pourtant nécessaires pour mener à bien un tel projet. Il est, d’ailleurs, à se demander quel serait le sort d’un projet de cette envergure si des décisions essentielles le concernant ne sont pas prises en fonction de critères professionnels mais pour satisfaire l’ego ou l’humeur de certains.

Certes, j’aurais pu me taire, mais il est des moments dans une vie où des circonstances créent, en chacun de nous, un besoin de révolte. Lorsque vous êtes victime de ce que vous considérez être un abus, d’une injustice, d’une atteinte à l’environnement, à l’urbanisme ou à l’intérêt général, vous ressentez une nécessité irrépressible d’agir, d’empêcher que l’atteinte se poursuive ou au moins de la dénoncer.

Pour finir, je laisse la parole à Anouilh : « Les mots ne sont rien, mais il faut qu’ils soient dits tout de même. Et si je dois être au nombre des morts de cette histoire, je veux mourir lavée de mes mots... »

Par Hala WARDÉ

Architecte et fondatrice de l’agence HW Architecture.

Pour mémoire

Black-out autour de la mise à l’écart de Hala Wardé, lauréate du concours BeMA

La lettre ouverte d'Etel Adnan au CA du BeMA

Hold Up, par Domnique Eddé

Vrai projet, faux projet, par Élie AYACHE


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Ziad Gabriel Habib

Pas de recours possible à la justice ?

M.E

Bon, les Libanais du Liban sont capables de tout. On le savait. Mais la doyenne de la faculté d'Architecture de l'université Columbia? Sa manière est Trumpienne!

ASSHA Férial

Madame Wardé,
Vos compétences professionnelles ne sont plus à prouver et votre Louvre d'Abou Dhabi en est une illustration criante. Pourquoi perdre votre énergie à tenter de comprendre ce qui ne s'explique pas ? Accepter de se résigner devant ce qui nous dépasse est une forme de révolte mais dans la résilience méprisante de ce qui nous a injustement trahi.

TrucMuche

Si vous ne saviez pas ce qu'est le PPP vous allez goûter au Partenariat Public Privé et ce n'est qu'un début! Encore des factures pour le peuple et des commissions pour les très riches. Dehors nos politiciens!

Otayek Nada

La saga du BeMA est desolante pour tous les libanais. Merci Hala Warde pour toutes ces clarifications. Votre projet etait bien meilleur (nous avons longtemps envié celui d'Abou Dhabi) et nous nous retrouvons avec un projet esthetiquement incompatible avec Beyrouth, un projet de second choix qui sort de nulle part.
C'est injuste pour tout le monde. A l'heure qu'il est, il est souhaitable que ce projet devenu malsain echoue tout simplement.
Nada

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