L’édito de Émilie SUEUR

Finissons-en avec la journée des femmes

L’édito
08/03/2019

Un peu avant le printemps, un peu avant les hirondelles, voici revenue la « Journée internationale des femmes », selon l’appellation officielle de l’ONU. Il est communément sous-entendu que cette journée est celle « des droits des femmes ». Étant donné l’importance du sujet, l’on aurait néanmoins préféré que ne soit pas sacrifiée la précision sur l’autel de la concision.

Car le diable est dans les détails. L’appellation « journée des femmes », ou « de la femme », est une porte ouverte aux raccourcis faciles qui se traduisent trop souvent, dans un magma global de célébration de la femme chaque 8 mars, par un tsunami de slogans certes stimulants, mais qui ratent souvent la cible.

La femme est célébrée depuis des siècles sur les toiles des plus grands maîtres, dans le marbre des plus talentueux sculpteurs, sur les feuillets des poètes les plus inspirés. Et aujourd’hui sur des pin’s, Instagram et Facebook. Il n’en demeure pas moins que toutes ces célébrations n’ont pas permis d’instaurer une égalité de droits, une égalité tout court, entre hommes et femmes, dans la grande majorité des pays.

Aux célébrations, nous préférerions l’action. À la journée des femmes, nous préférerions, et de loin, celle de l’égalité entre hommes et femmes.

Au Liban, la femme bénéficie d’un peu moins de 60 % des droits octroyés aux hommes, note la Banque mondiale. Combien de litres d’encre ont coulé pour dénoncer ces inégalités ? Dans le statut personnel (héritage, garde des enfants, divorce), par exemple. Dans cette honteuse impossibilité faite à la Libanaise de transmettre sa nationalité, aussi. Deux maux, parmi d’autres, qui reviennent à s’essuyer les pieds sur le principe, consacré dans la Constitution libanaise, d’une « égalité dans les droits et les obligations des citoyens sans distinction ni préférence ».

Prenons de la hauteur.

À travers le monde, l’écart de rémunération entre hommes et femmes se stabilise autour de 20 %, estime l’OIT. Selon la même organisation, les disparités professionnelles entre hommes et femmes n’ont pas connu de véritable diminution depuis un quart de siècle. Ce en raison de plusieurs facteurs, le premier d’entre eux étant la garde des enfants. « Ces 20 dernières années, le temps consacré par les femmes à la garde des enfants et aux travaux domestiques non rémunérés n’a pratiquement pas diminué, et celui des hommes n’a augmenté que de huit minutes par jour », souligne l’OIT, qui ajoute: « À ce rythme-là, il faudra plus de 200 ans pour parvenir à l’égalité des temps consacrés aux activités de soin non rémunérées. »

Deux siècles… l’éternité et un jour.

Lors de la conférence « Women on the Front Lines » organisée à Beyrouth mercredi, une entrepreneuse, prônant la mise en place au Liban d’un réseau de crèches digne de ce nom, lançait : « Et si nous faisions la grève et refusions de faire des enfants, que se passerait-il ? »

Et si, au lieu de la grève, nous éduquions les petits garçons pour en faire des hommes qui assurent plus que leurs 8 minutes par jour de travaux domestiques ?

À l’heure du hashtag « Metoo », la tectonique des genres est en branle. Engendrant des interstices dans lesquels les femmes disent ce qu’elles taisaient et s’engouffrent. Engendrant, aussi, des recompositions qui interrogent tous les pans de la vie en société. Le politique, l’entreprise, l’humour, la drague… Qui interrogent aussi beaucoup d’hommes.

Il existe, aujourd’hui, un « momentum » particulier dont de nombreux fruits sont à tirer, pour peu qu’on veuille bien envisager la bataille pour l’égalité comme une lutte inclusive, c’est-à-dire ni une pure revanche des femmes ni une menace pour les hommes. Car les avantages de l’égalité sont vastes.

Comme le soulignait l’ex-secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon, « les pays dans lesquels les femmes sont traitées sur un pied d’égalité avec les hommes jouissent d’une meilleure croissance économique. Les accords de paix qui font intervenir des femmes s’avèrent viables à plus long terme. Les parlements où siègent des femmes adoptent davantage de lois portant sur des questions sociales fondamentales, comme la santé, l’éducation ».

Profitons du « momentum » pour porter le message suivant : la lutte pour l’égalité entre hommes et femmes n’est pas une histoire de confrontation, mais de construction. Ensemble. Condition sine qua non pour parvenir, un jour, à une célébration non de la femme, mais de l’égalité entre hommes et femmes.



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