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Liban

Trois pionnières libanaises auxquelles on doit beaucoup...

Journée internationale de la femme

« L’Orient-Le Jour » a choisi de rendre hommage à trois figures du paysage politique d’avant 1975 : Myrna Boustani, Nouhad Souhaid et Laure Moghayzel.

08/03/2019

Si le Liban est aujourd’hui le premier pays arabe où le poste de ministre de l’Intérieur est occupé par une femme, c’est sans doute grâce au combat acharné de plusieurs figures féminines qui ont réussi à percer, au fil des batailles et des années, dans un milieu presque exclusivement masculin. Ces pionnières ont permis aux Libanaises d’accéder petit à petit à la scène politique, au prix de beaucoup de patience et d’acharnement.

Mais une femme à l’Intérieur au Liban, c’est un peu l’arbre qui cache la forêt, car bien que le nouveau gouvernement de Saad Hariri ait nommé quatre femmes ministres (sur 30, ce qui est un record, mais reste bien en deçà des ambitions), le pays est toujours à la traîne au niveau de la représentation féminine en politique, et le Parlement libanais ne compte que six députées femmes sur 128 (y compris une dont le mandat est invalidé).

L’Orient-Le Jour a choisi de rendre hommage à trois femmes qui se sont démarquées dans le paysage politique d’avant 1975 et à qui les Libanaises d’aujourd’hui doivent beaucoup, même si la lutte n’est pas encore terminée. Il s’agit de Myrna Boustani, première femme à siéger au Parlement libanais en 1963, Nouhad Souhaid, la « veuve sicilienne » qui s’est battue dans son fief du jurd de Jbeil pour préserver le siège parlementaire occupé par son mari, et Laure Moghayzel, figure politique et juridique qui a travaillé à moderniser la législation du pays en faveur des femmes.


(Lire aussi : Finissons-en avec la journée des femmes, l’édito de Émilie SUEUR)


Vent féminin

Rien ne destinait a priori Myrna Boustani à la politique. Mais lorsque son père, l’homme d’affaires et député Émile Boustani, disparaît brutalement dans un accident d’hélicoptère en 1963, la jeune femme, fille unique, se trouve contrainte de reprendre le flambeau. Elle se présente, à 25 ans, à une élection partielle dans le Chouf, et se retrouve élue d’office, devenant ainsi la première Libanaise à siéger au Parlement. Mme Boustani occupera ce siège pendant une année, jusqu’à la fin de son mandat, mais ne se présentera plus aux législatives. Certes, l’action politique ne la tentera plus jamais, mais son entrée au sein de l’hémicycle continue de porter un message symbolique très fort. « Je ne suis pas restée longtemps au Parlement car la politique est fatigante et inutile, confie-t-elle à L’Orient-Le Jour. Mais c’était important pour moi de reprendre le flambeau à la mort de mon père et, en plus, c’était la première fois qu’une femme jouait un rôle d’envergure dans la vie politique. » « Mon entrée dans ce monde masculin était très sympathique. C’était une époque intéressante, mais je n’ai plus voulu participer à la vie politique. Je crois que ma présence au Parlement intéressait beaucoup les femmes, mais je n’étais pas faite pour ça », souligne celle qui a beaucoup travaillé, lors de son mandat, au sein de la commission parlementaire de l’Éducation.

Aujourd’hui, Mme Boustani évolue bien loin des labyrinthes de la politique. En grande passionnée d’art et de musique, elle a fondé en 1994 le prestigieux Festival international al-Bustan. Femme d’affaires accomplie, elle gère, avec sa fille Laura Lahoud à ses côtés, l’hôtel familial du même nom, à Beit Méry, préside de nombreuses sociétés et est également active au sein de plusieurs associations.

Le rocher de Jbeil

À la même époque, et plus précisément en 1965, Nouhad Germanos Souhaid, jeune veuve de 32 ans, entre également dans la politique par la porte du deuil. Mère de 6 enfants, âgés de 12 ans à 6 mois, la jeune femme vient de perdre son mari, le médecin député Antoun Souhaid. Elle se présente alors à la partielle de Jbeil face au grand Raymond Eddé, dans l’espoir de reprendre le siège vacant de son époux, mais sans succès.

« Nouhad Souhaid est originaire de Aqoura (jurd de Jbeil). En se présentant aux élections à la mort de son mari, elle était forte de l’électorat de deux grands bourgs de Jbeil (Aqoura et Qartaba, village d’origine des Souhaid). Elle s’est présentée aux législatives en 1965 avec son voile noir sur la tête, telle une veuve sicilienne. Elle a été la première femme au Liban à mener bataille contre Raymond Eddé », raconte son fils, l’ancien député Farès Souhaid. Affiliée au parti Destour (fondé par Béchara el-Khoury) et proche de la mouvance dite du Nahj, Nouhad Souhaid a lutté pendant des années face au Bloc national de Raymond Eddé, membre de la mouvance du Helf, aux côtés des Kataëb et du Parti national libéral (PNL).

Nouhad Souhaid jouera un rôle primordial à la partielle de 1966, en soutenant la candidature de Nagib Khoury, qui sera finalement élu. En 1968 puis en 1972, elle se présente à nouveau aux législatives mais ne parvient pas à s’imposer. En 1992, Nouhad Souaid dépasse sa rivalité avec Raymond Eddé et, après concertations avec ce dernier, décide de boycotter les élections à Jbeil à la demande de l’ancien patriarche maronite Nasrallah Sfeir.

En 1996, elle est finalement élue au Parlement, où elle siégera jusqu’en 2000 avant de laisser la place à son fils. Elle s’éteint en mai 2016, à l’âge de 84 ans, emportant avec elle un pan de l’histoire des grandes rivalités du Helf et du Nahj.


(Lire aussi : Égalité hommes-femmes au Liban : des avancées mais beaucoup reste à faire)


La Simone Veil libanaise

Laure Moghayzel n’a jamais été députée ou ministre, mais elle a lutté au sein de deux partis politiques, notamment pour la modernisation de certaines lois. On doit à cette Simone Veil libanaise la réforme de nombreuses lois initialement discriminatoires à l’égard de la femme (même si la grande Française n’avait jamais placé son combat pour l’IVG sous l’angle du féminisme, mais uniquement sous celui de la santé). Juriste de formation, Mme Moghayzel a fait partie du bureau politique des Kataëb dans les années 40 et 50. Elle a ensuite fondé, en 1969, le Parti démocrate libanais avec son mari Joseph Moghayzel, Émile Bitar, Bassem Jisr et Samir Nassar. Ce parti regroupait une nouvelle élite qui prônait un Liban laïc et la nécessité de dépasser les allégeances confessionnelles. Il ne survivra malheureusement pas à la guerre civile.

Grâce à la détermination et au travail de Laure Moghayzel, les Libanaises obtiennent le droit de vote en 1953, l’égalité successorale pour les femmes non musulmanes en 1959, le droit pour la femme de garder sa nationalité d’origine quand elle se marie (1960), la liberté de circulation des femmes sans l’autorisation de leurs maris (1974), l’élimination des sanctions concernant la contraception (1983), l’homogénéisation de l’âge de la retraite pour les hommes et les femmes (1987), la capacité de témoignage des femmes (1993), la capacité de la femme mariée à exercer le commerce (1994), le droit de la femme membre du corps diplomatique d’épouser un étranger sans être appelée à l’administration locale (1994) et la capacité de la femme en ce qui concerne les contrats d’assurance-vie (1995).

Enfin, Laure Moghayzel obtient en 1996 la ratification par le Liban de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination envers les femmes. Elle disparaît en 1997 avant d’avoir pu réaliser plusieurs projets chers à son cœur, dont celui de donner à la femme libanaise le droit de transmettre sa nationalité à ses enfants et celui de mettre en place une loi civile du statut personnel.



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KHOUZAMI Joumana

Je rends hommage à Victoria Khouzami qui a fait tant à l'Education

MAKE LEBANON GREAT AGAIN

excusez moi
est ce la meme Myrna Boustany qui a perdu une enorme commission quand la vente des croatal francais au liban a ete annule par le parlement Libanais?
j'espere que non

M.E

Meilleure surprise de 2018, L'Orient-le-Jour rechute dans le n'importe quoi. "sur 30, ce qui est un record, mais reste bien en deçà des ambitions". Les ambitions de qui?

Sarkis Serge Tateossian

Beaucoup de respects pour toutes ces femmes qui œuvrent pour le progrès non pas des femmes (seulement), mais plutôt de l'humanité entière.

De nos jours et avec bonheur qu'on constate qu'il y a encore et encore des femmes de grande classe qui militent et avec succès et hargne pour les droits des femmes et des hommes dans le monde.

Les deux combats sont inséparables et unique.

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