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Les caprices de Salomon

Longtemps encore sans doute, on continuera de débattre des pertes et profits dont peuvent se réclamer ponctuellement, dans l’instant présent, les protagonistes de la guerre du Moyen-Orient. La région se prête idéalement d’ailleurs aux excès les plus délirants; on y est prompt à crier victoire, même au sortir de la plus sévère des dérouillées. Dès lors, la suprématie de la force brute s’avère incapable, à elle seule, d’atteindre les objectifs déclarés.

En attendant la conclusion de cet accord-cadre irano-US qui n’en finit pas d’être négocié en dents de scie, le verdict des armes, pourtant réputé implacable, a tout l’air en ce moment d’un jugement à la Salomon. Ce texte relègue à la phase finale des discussions la question du nucléaire, pourtant primordiale pour Donald Trump que hante l’obsession de faire bien mieux que Barack Obama. Même si le président américain se dit assuré d’obtenir satisfaction sur le volet de l’uranium enrichi, ce ne serait là pour lui qu’une victoire à terme, sujette à aléas de surcroît ; d’où la grogne qui ne cesse de s’amplifier à Washington, jusque dans les rangs de sa base républicaine.

Par contre, ce projet réserve à Téhéran des gains plus rapides, à défaut d’être immédiats : levée partielle des sanctions et du gel des avoirs iraniens et reprise des exportations de pétrole via un détroit d’Ormuz dont la réouverture est réclamée à cor et à cri par la planète tout entière. Mais c’est surtout la survie de son régime naguère promis aux enfers – c’est aussi une reconnaissance formelle de sa légitimité en tant que partie contractante – que décroche d’emblée la République islamique. Un bémol toutefois : au fil des tractations et des développements militaires, de graves fissures sont apparues au sein du pouvoir iranien : par exemple, l’alternance de hauts et de bas qu’a connus la stature du négociateur en chef, le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf. Mince et tardive consolation pour nous : comme par l’effet d’une justice immanente, l’Iran qui s’est taillé au Liban un État dans l’État aura lui-même donné à voir une âpre querelle entre pouvoir politico-institutionnel et gardiens de la révolution, l’arbitrage suprême restant laissé à un fantomatique guide. Grand blessé de guerre, celui-ci en effet ne peut encore s’exprimer que par écrit…


Toujours est-il que dans cette course effrénée aux acquis, c’est clairement Israël qui fait figure de perdant. Netanyahu a notoirement poussé Trump à en découdre, et il ne cache pas son dépit du coup de sifflet venu suspendre une partie plutôt bien emmanchée. Contraint d’observer la consigne face à l’Iran, l’Israélien se rattrape copieusement néanmoins sur son éternel souffre-douleur, le Liban, comme le montre l’effarante escalade sur le terrain. Cela avec l’assentiment de l’Américain ; et qui plus est à la veille des pourparlers militaires de Washington. Cela en dépit également d’un cessez-le-feu qui, pour sauver à bas prix la face à Téhéran, était censé englober sur le papier tous les fronts de guerre.

Est-ce à dire pour autant que les deux dossiers iranien et libanais sont désormais séparés ? C’est ce que suggèrent les développements strictement militaires, de même que la décision de l’État libanais de jeter aux orties son carcan persan pour négocier directement avec Israël. Mais il serait illusoire de croire que notre pays est totalement à l’abri des arrangements douteux susceptibles de se produire entre puissances. Le sort du Hezbollah reste en réalité intimement, organiquement, lié aux exigences et concessions iraniennes. Jusqu’à nouvel ordre, la lame de la solution ne laisse pas de présenter un double tranchant. Surtout si Salomon s’avisait de refaire des siennes.

Ces inconnues, l’État libanais ne peut les affronter que par un surcroît de présence et de crédibilité. Précédant un pont religieux de trois jours dans un pays en guerre, au territoire largement conquis par l’ennemi et ployant sous les crises, la célébration officielle de la Libération n’était pas seulement superflue. C’était là un coup de chapeau gratuit au narratif d’un Hezbollah dont les activités paramilitaires ont été déclarées illégales, un Hezbollah qui n’a d’autre raison d’être en réalité que de combattre l’occupation. Et qui s’évertue donc à provoquer occupation sur occupation, à chaque fois que par quelque prodige diplomatique, celle-ci n’existe plus. Mieux que toute opération de ramassage d’armes, éviter de s’associer au culte du mythe, se refuser à l’ironie de la situation, eût rehaussé l’image d’un État conséquent avec lui-même.


Naïm Kassem est évidemment libre de voir dans le désastre du Sud le début de la fin d’Israël. Il menace de renverser un gouvernement dont le Hezbollah fait partie. Et il envisage à cette fin un recours à la rue : celle-là même pourtant où couchent sous la tente des centaines de milliers de déplacés, victimes de l’aventurisme milicien. Oui tout cela Kassem peut se le permettre, dans un microcosme libanais voué à toutes les divagations.

C’est le pouvoir en revanche qui ne peut plus compter sur ces seules outrances pour faire valoir, par contraste, son bon droit. Faute de quoi, Salomon lui-même ne s’y retrouverait plus.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Longtemps encore sans doute, on continuera de débattre des pertes et profits dont peuvent se réclamer ponctuellement, dans l’instant présent, les protagonistes de la guerre du Moyen-Orient. La région se prête idéalement d’ailleurs aux excès les plus délirants; on y est prompt à crier victoire, même au sortir de la plus sévère des dérouillées. Dès lors, la suprématie de la force brute s’avère incapable, à elle seule, d’atteindre les objectifs déclarés.En attendant la conclusion de cet accord-cadre irano-US qui n’en finit pas d’être négocié en dents de scie, le verdict des armes, pourtant réputé implacable, a tout l’air en ce moment d’un jugement à la Salomon. Ce texte relègue à la phase finale des discussions la question du nucléaire, pourtant primordiale pour Donald Trump que hante...