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Moyen Orient et Monde

« Faire reconnaître le viol de guerre est très important pour les survivants »

Céline Bardet, juriste internationale spécialisée dans les crimes de guerre, répond aux questions de « L’Orient-Le Jour ».

08/03/2019

Céline Bardet, juriste internationale spécialisée dans les crimes de guerre et fondatrice de l’ONG We are not Weapons of War, était l’invitée du colloque Women on the Front Lines organisé par la Fondation May Chidiac, qui a eu lieu mercredi dernier. Les 26 et 27 mars prochains à Luxembourg, elle participera au forum international Stand Speak Rise Up, à l’initiative de S.A.R. la grande duchesse du Luxembourg et co-organisé par WWoW (We are not Weapons of War) et la Fondation Mukwege.

Le viol est, selon vous, l’arme de guerre du XXIe siècle. Pourquoi ?

Le viol de guerre est le fléau du XXIe siècle, pas dans le sens où c’est nouveau, car il s’agit d’une arme ancestrale, mais c’est un phénomène qui évolue et dont on parle très mal. Les années 90 ont été le tournant de ce nouveau fléau, avec les conflits bosniaque et rwandais. Beaucoup de Rwandaises violées n’ont pas survécu, et l’acte a été un élément constitutif de génocide jugé par le Tribunal pénal international. Il ne s’agit pas d’un acte sexuel en lui-même, mais d’une violence inouïe, barbare, parfois perpétrée avec des instruments. En RDC, on tirait dans le vagin des femmes, qui ont une valeur très forte dans la société, avec dans l’idée de les détruire, leur ôter la possibilité de procréer. C’est le fléau de notre époque, car c’est maintenant qu’il faut qu’on en parle et qu’on y réponde vraiment. J’ai fondé l’ONG We are not Weapons of War en France parce que les médias locaux parlaient très peu du viol de guerre. Mais depuis quatre ans, cela a beaucoup évolué, et récemment surtout avec le prix Nobel de la paix attribué à Denis Mukwege. La première des choses à faire est que cela entre dans le débat public et sociétal, et je pense que c’est ce qui est en train de se passer aujourd’hui.

Dans les sociétés occidentales du moins…

Oui. Ensuite, il y a toute une dichotomie entre le fait d’en parler et le fait qu’il n’en ressorte pas grand-chose sur le terrain. Je passe 80 % de mon temps sur le terrain et je constate qu’il y a une prise de parole très occidentalisée sur cette question, alors que je pense qu’il faut la donner aux pays concernés, aux survivants.


(Lire aussi : Finissons-en avec la journée des femmes, l’édito de Émilie SUEUR)


Quel est l’impact sur les victimes de viol de guerre, d’une société à une autre ? Et qu’est-ce qui les différencie des viols de droit commun et des violences sexuelles ?

L’impact en termes de stigma, de mémoire traumatique, est le même que pour le viol de droit commun. Mais les violences sexuelles et le viol sont des actes de pouvoir et de domination d’une personne sur l’autre, qui peuvent avoir des objectifs différents. On bascule de l’acte de viol de droit commun au viol comme outil de guerre lorsqu’on est dans une situation où le viol est systématique, où il a un objectif précis et est perpétré dans des environnements fragiles, comme les conflits, les camps de réfugiés, les routes de migration. On en parle très peu, mais 8 à 9 migrants sur 10 auraient été violés sur ces routes-là, ce qui est énorme. Je suis juriste de crimes de guerre depuis 20 ans. Je n’ai jamais eu d’intérêt particulier pour les violences sexuelles, je n’ai pas d’expérience personnelle, donc je n’ai aucun intérêt là-dessus. Sauf que quand je suis arrivée en Bosnie, je me suis aperçue qu’il n’y avait eu aucun processus d’affaires concernant des viols, alors que ce pays a connu des camps de viol. C’est le seul pays jusque-là, et j’espère le dernier, qui a mis en place de tels camps, comme ceux de Foca ou de Keraterm, et dans lesquels les femmes, des musulmanes, étaient là pour y être constamment violées. Il y avait une vraie politique de nettoyage ethnique, car d’après les témoignages, il y avait là une volonté d’engrosser les femmes en justifiant que cela allait « purifier leur sang ».


(Pour mémoire : En Syrie, le viol comme arme de guerre)


Comment parvient-on à constituer suffisamment de preuves pour faire condamner quelqu’un pour viol, dans un contexte de guerre ? Et à quel point l’appareil judiciaire est efficace dans ce genre de cas ?

Les victimes dans le monde entier demandent toutes justice et réparation. Dans une affaire de viol de droit commun, il va falloir prouver que vous avez été violé, ce sera votre parole contre celle de l’autre. Sur des contextes de conflit, les victimes arrivent, pour la plupart, à accéder à un médecin assez tard. On l’a vu avec les Rohingyas qui arrivaient au Bangladesh, deux ou trois semaines après, les blessures avaient cicatrisé. Puis concernant les coupables, il y a la personne qui viole, mais aussi les personnes au-dessus qui ferment les yeux sur ça, voire qui l’ordonnent, donc on ne va pas se limiter à rechercher uniquement la personne qui a violé, qui est très souvent non identifiable. J’ai mené plein de procès où j’ai tout de même retrouvé les violeurs. J’ai conduit le premier procès pour viol comme crime de guerre en Bosnie en 2009, pour un acte commis en 1993. On a réussi à trouver les deux officiers de l’armée, mais nous n’avons pas pu prouver qu’ils avaient violé, mais j’ai renversé le système en réussissant à prouver que cela ne pouvait être qu’eux. Il y a eu deux condamnations en RDC et trois procès en cours dans lesquels sont entendus des militaires identifiés. Au Zimbabwe, j’ai gagné contre la Cour suprême, nous avons réussi à identifier un haut fonctionnaire de police mais pas à le localiser, car nous supposons qu’il est très protégé. S’il y a des suspects syriens ou libyens qui sont à un moment sur le territoire français ou européen, les autorités nationales, sur la base de la compétence universelle, peuvent déposer des plaintes. Parmi les trois Syriens récemment appréhendés, un va être entendu dans une affaire de viols. Dans le cadre de la qualification d’un crime international, si on a cinq, dix, quinze témoignages de femme, certificat médical ou pas, ça constitue une force. C’est une question de corroboration. La preuve ne s’assoit pas nécessairement sur un certificat médical ou un ADN, on n’est pas du tout dans le même contexte. Mais il n’y a pas que la justice formelle ou la CPI pour les grands crimes, il y a aussi plein d’autres formes de justice. Rien que de reconnaître que cela est arrivé est très important pour les survivants.

Parlez-nous du documentaire « Libye, anatomie d’un crime » sur lequel vous avez travaillé avec la réalisatrice Cécile Allegra sur le viol des hommes?

Le fait d’avoir enquêté sur cela et produit ce documentaire a permis de faire connaître le sujet. Des Syriens nous ont contactées. Je n’ai pas d’approche genrée de la question des viols de guerre, même si évidemment près de 90 % des personnes visées sont des femmes. Mais il y a beaucoup plus d’hommes victimes de viol qu’on le pense. En Libye, j’ai été surprise par le phénomène et l’ampleur des victimes masculines. C’est très difficile pour les hommes de parler. Leur point d’entrée, c’est le médical. Ils vont venir parce qu’ils ont un problème médical qu’ils ne peuvent pas résoudre. Une fois qu’ils ont raconté ce qui leur est arrivé, ils ne veulent pour la plupart pas être suivis, mais plutôt regagner l’anonymat et ne plus jamais en parler.

Quels sont vos prochains projets pour venir en aide aux victimes partout dans le monde, notamment à travers votre ONG Not a Weapon of War ?

Nous sommes en train de lancer la première étude globale sur le viol dans les zones fragiles pour essayer d’avoir une vue d’ensemble du phénomène. On a développé un outil tech entièrement sécurisé, le Back Up, qui va permettre à n’importe quelle victime de se signaler. On l’a testé un an en Libye, et beaucoup de personnes se sont manifestées. Elles nous ont dit que le fait de le faire via cet outil est plus facile pour elles que si elles avaient été en face en face. Cela crée une sorte d’écran de protection. Dans quelques semaines, nous présenterons officiellement la nouvelle version et tâcherons de la faire connaître au plus grand nombre.



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Sarkis Serge Tateossian

Depuis l'antiquité la stupidité des hommes n'a jamais fait défaut. Le viol de guerre est considérée comme une arme par certains ignorants.

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