Que doit-on retenir de l’histoire du château de Beaufort ? Qu’il demeure, près de dix siècles après sa construction par les croisés – le site ayant probablement été fortifié avant eux – une position militaire stratégique dominant un vaste espace entre le Liban et Israël ? Qu’il fut conquis par Saladin, puis successivement contrôlé par les ayyoubides, les croisés, les mamelouks, les Ottomans, les Français, les Palestiniens et les Israéliens ? Qu’il incarne à la fois la puissance de la conquête et les limites de la force dans une région disputée par les empires depuis plus d’un millénaire ? Ou faut-il, au contraire, ne rien en retenir pour ne pas nourrir l’idée, déjà profondément ancrée au Liban, que notre géographie nous condamne à rejouer indéfiniment la même histoire ?
Vingt-six ans après la libération du Sud, le drapeau israélien flotte sur la citadelle. Le symbole est douloureux. Il ravive les souvenirs des heures les plus sombres de l’occupation israélienne et fait craindre une nouvelle période d’occupation prolongée, voire une fragmentation durable du Liban-Sud.
La semaine a été noire pour le Liban. Les Israéliens bombardent massivement le Sud, dont les deux grandes villes de Tyr et de Nabatiyé, poursuivent leurs avancées sur le terrain, vidant les villages les uns après les autres avant de les effacer complètement de la carte et des mémoires. Jusqu’où iront-ils ? Jusqu’au fleuve de Zahrani ? Jusqu’à ce qu’un accord entre les États-Unis et l’Iran soit signé ? Jusqu’à ce que la pression internationale les oblige à s’arrêter ?
Israël ne reculera devant rien pour atteindre ses objectifs. Tout le monde le savait avant même que ne débute cette nouvelle guerre, en particulier le Hezbollah. Ils sont prêts à raser tout le Liban-Sud, à déplacer des centaines de milliers de personnes et à tuer des milliers de civils pour en finir avec la présence du Hezbollah à leur frontière nord. Ce dernier, pas moins jusqu’au-boutiste que son adversaire, est quant à lui prêt à sacrifier le Sud et tous ses habitants pour justifier le maintien de son arsenal au bénéfice de son parrain iranien.
Et le Liban se retrouve à nouveau pris au piège, dans une situation encore plus inextricable qu’en 2024, entre deux monstres qui vont le détruire et/ou le dévorer. Comment s’en sortir ?
Une partie des Libanais fait le pari que cette offensive permettra de se débarrasser enfin de la milice qui prend le pays en otage depuis des décennies. Mais c’est un pacte faustien perdu d’avance. Non seulement le prix à payer pour le Liban est insoutenable – comment reconstruire un pays sur des ruines ? – mais en plus, Israël ne parviendra pas à éradiquer le Hezbollah. Il peut l’affaiblir significativement sur le plan militaire, mais le parti continuera d’enrôler de nouveaux membres, de construire de nouvelles armes, de recevoir de nouveaux fonds, d’autant plus si l’accord entre Washington et Téhéran implique un dégel d’une partie des avoirs iraniens. Le Hezbollah aura du mal à justifier auprès de sa base de telles pertes, humaines et matérielles, mais la présence israélienne suffira à lui redonner un semblant de légitimité en tant que « mouvement de résistance ». Et qui osera de toute façon le défier en pleine confrontation avec l’ennemi historique ? De simples tribunes de citoyens de Tyr et de Nabatiyé appelant à laisser leurs villes en dehors des combats ont été accueillies par de vives menaces de la part des partisans du Hezbollah.
Israël a anéanti la bande de Gaza sans réussir à en déloger le Hamas. Comment penser que l’histoire sera différente au Liban, malgré la présence d’un État supposément hostile au parti ?
Le problème, c’est que l’alternative conduit elle aussi à une impasse. En admettant qu’Israël cesse son offensive, respecte enfin le cessez-le-feu, et même, se retire du Liban-Sud, que se passera-t-il par la suite ? Y a-t-il encore quelqu’un pour croire que le Hezbollah ne remettra pas la main sur cette région et n’en profitera pas pour reconstruire ses forces en préparation de la prochaine bataille ? Y a-t-il encore quelqu’un pour croire qu’il acceptera, quel que soit le comportement israélien, de remettre ses armes et de devenir un parti comme un autre ? Là aussi, les nombreuses expériences passées parlent d’elles-mêmes.
Si Israël avance, le Liban sera détruit. S’il recule, le Hezbollah fera tout ce qu’il peut pour le remettre sous sa coupe.
Attendre que la solution vienne de l’extérieur ne fera qu’accentuer notre position de spectateurs de notre propre histoire. D’autant plus que là aussi, nous devrions avoir retenu les leçons du passé : dans l’éventualité peu probable où le Liban serait inclus dans un quelconque accord régional, cela se fera très probablement à notre détriment.
Le Liban ne peut être sauvé que par les Libanais. Nous le répétons encore et encore, mais les faits nous donnent malheureusement raison. Nous n’avons pas d’autre choix que de signer un accord avec Israël pour récupérer l’intégralité de notre territoire. Et nous n’avons pas d’autre choix que de neutraliser le Hezbollah pour récupérer l’intégralité de notre souveraineté.
C’est un processus complexe, qui prendra du temps, qui nécessitera de l’aide militaire, financière et politique et qui, plus que tout, impliquera un dialogue politique avec la communauté chiite, avec laquelle, quelle que soit l’hostilité que l’on peut avoir vis-à-vis du Hezbollah, il ne faut jamais couper les ponts. Mais c’est un processus qu’il faut lancer de toute urgence, en arrêtant de croire que nos engagements oraux suffiront à nous permettre de retrouver la crédibilité que nous avons entièrement perdue, ou pire, que le temps joue en notre faveur.
Nous devons déployer toute notre force diplomatique pour arrêter l’agression israélienne et, dans le même temps, commencer à faire des gestes forts qui prouvent de réelles intentions – quels que soient la difficulté et le temps que cela prendra – de neutraliser politiquement puis militairement le Hezbollah.
Il est temps que notre président et notre commandant en chef de l’armée comprennent que le plus grand risque aujourd’hui n’est pas l’implosion de la troupe, mais la perte définitive de toute une partie du Liban.


Bsat à Nabatiyé : le gouvernement entend accélérer la reconstruction
Rêvons un peu. Et si l'Iran, dans un élan et pour se simplifier la vie demandait (ordonnait) à ses affidés du Liban de rester tranquille quelque temps. Pour le moment, je suis émerveiilé de vous voir produire un journal, parler de politique, bien sûr, mais aussi de poésie, de cinéma, de gastronomie etc pendant que la maison brûle!
17 h 06, le 03 juin 2026