La fête de l'Adha que l’on vient de célébrer n’est pas seulement la plus importante de l’islam, toutes branches confondues. Elle n’a pas pour unique objet d’honorer le geste du prophète Abraham mis à l’épreuve par le Créateur et se résignant à immoler son propre fils. Elle est aussi un test de générosité et de solidarité humaine pour les croyants. Les plus favorisés sont tenus en effet de partager avec les démunis l’abondance exceptionnelle de chair ovine ou bovine disponible à cette occasion sur les étals. Mais avait-on vraiment cette fois le cœur à la fête ?
Dans de vastes portions du monde arabo-musulman la vente des bêtes vouées à l’offrande rituelle a accusé une baisse drastique. L’inflation globale est certes pour beaucoup dans la flambée des prix, mais aussi les spéculations mercantiles qui affectent le circuit du marché, de l’élevage à la vente en passant par l’acheminement du bétail. À toutes ces charges et contraintes s’ajoute évidemment pour le Liban celles d’une guerre échappant à toute classification, mais immuablement placée sous le signe du sacrifice. C’est à l’immolation du Sud libanais (sinon du pays tout entier) qu’œuvre ainsi Israël en détruisant systématiquement villes et villages, en forçant leurs habitants à aller grossir les rangs des déplacés.
Flagrant de mensonge à en crever les yeux est l’alibi de la fibre optique précisément invoqué pour cette politique de la terre brûlée. Grâce en effet à ce mince fil de plastique qui les guide avec la plus grande précision jusqu’à leur cibles (mais qui n’a forcément qu’une portée limitée) les drones du Hezbollah échappent souvent aux filets électroniques censés protéger le Nord israélien : d’où la quête, initialement brandie par l’État hébreu, d’une zone-tampon d’une dizaine de kilomètres de profondeur. Or cette dernière se trouve infailliblement bombardée à son tour, ce qui cause la mort de soldats ; quoi de plus naturel dès lors, soutient Tel-Aviv, que de protéger le tampon en lui accolant un nouveau tampon ? Et ainsi de suite à l’infini ?
Le plus tragique cependant est de voir le Hezbollah se fourvoyer tête baissée dans ce funeste effet domino à rebours, où l’ennemi ne cesse d’aligner pièce sur pièce ; où celui-ci en est déjà à bivouaquer sur l’autre rive du fleuve Litani, à entreprendre de vider ces deux centres majeurs de population chiite que sont Tyr et Nabatiyé, à lancer à nouveau des frappes aériennes aux portes de Beyrouth. Que la milice ait retrouvé sa vocation première, à savoir la résistance à l’occupation, n’est hélas que la moitié de la vérité ; car par une amère ironie c’est bien elle qui a provoqué - qui a quasiment appelé - l’occupation en se portant au secours tantôt de Gaza, et tantôt de l’Iran. Dans son aveugle obédience à Téhéran, le Hezbollah voue au martyre, par milliers, ses propres combattants. Il sacrifie de même sa base populaire chiite, laissée à l’abandon par centaines de milliers sur les routes de l’exode. Et ce n’est certes pas maintenant qu’il pourrait s’embarrasser du moindre souci pour le pays tout entier. Au contraire le voit-on insulter et menacer un État libanais acharné, au prix de mille avanies, à réparer les incommensurables dommages résultant de ces folies guerrières.
On en vient ainsi aux pourparlers militaires libano-israéliens inaugurés vendredi au Pentagone, et qui précèdent de peu une quatrième session de discussions diplomatiques. Comme de règle au démarrage de toute négociation, les positions paraissent inconciliables : le Liban posant comme condition première un cessez-le-feu effectif, et Israël s’y refusant. Seul un accord irano-américain, tenu pour très proche par Washington, pourrait toutefois changer quelque peu la donne ; voilà qui expliquerait peut-être la frénésie avec laquelle Benjamin Netanyahu est en train d’accumuler les gages territoriaux.
Il reste que même un providentiel cessez-le-feu ne serait qu’un début. Le parallèle instauré entre tractations militaires et diplomatiques n’est guère fortuit. Il n’a pas pour seule fonction de synchroniser les deux démarches, de traduire sur le terrain les éventuels progrès de la diplomatie. L’armée libanaise reste subordonnée bien sûr à l’autorité politique. Mais en levant, à Washington même, toutes les réserves américaines et israéliennes dont elle a été l’objet ; en démontrant sa volonté de s’assurer le monopole des armes, en détaillant ses légitimes besoins, elle conforterait puissamment les atouts du Liban. L’interaction, ça ne peut fonctionner que dans les deux sens. Rater cette chance, ce serait tout sacrifier.

