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Liban

Comptes publics : le Hezbollah passe à la vitesse supérieure et saisit la justice

corruption

Après avoir prévenu que de « hauts responsables devront rendre compte » des irrégularités comptables, Hassan Fadlallah a appelé à « ne pas politiser » le dossier.

01/03/2019

Joignant le geste à la parole, le député Hassan Fadlallah, membre du bloc du Hezbollah et de la commission parlementaire des Finances, a remis hier au procureur général financier, Ali Ibrahim, une série de documents liés aux dossiers des comptes publics entachés d’irrégularités. Officiellement chargé par son parti de suivre de près les affaires de corruption, M. Fadlallah s’inscrit dans la continuation de l’engagement solennellement pris par le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, lors de sa dernière apparition télévisée, de « restituer à l’État les fonds usurpés ». Après des années de surenchères et d’accusations mutuelles qui ont épicé les séances parlementaires et les réunions du Conseil des ministres qui se sont succédé, le parti chiite a décidé de passer à l’action. En demandant, en sa qualité de député, à la justice compétente l’ouverture d’une enquête sur des milliards de livres libanaises qui auraient disparu, notamment durant la période 1993-2012, Hassan Fadlallah est passé à la vitesse supérieure et a actionné la justice dans un processus que d’aucuns considèrent d’ores et déjà comme sélectif. Depuis la conférence de presse de lundi dernier, au cours de laquelle le député a dénoncé des « milliers d’erreurs » dans les documents comptables du ministère des Finances, en s’attardant sur des exemples tirés des années 2004 et 2005, il apparaît clairement que c’est notamment l’ancien ministre des Finances puis Premier ministre Fouad Siniora qui serait visé par cette campagne. M. Fadlallah a même été jusqu’à parler de « chaos organisé et voulu », expliquant que certaines traces de versements effectués à l’État ont parfois été annulées puis rétablies. « Cela signifie que beaucoup d’argent a disparu ou a été volontairement perdu », avait-il affirmé, refusant toutefois de citer qui que ce soit.

Constatées après un audit fastidieux des comptes publics effectué pendant plusieurs années par le ministère des Finances, les « fuites » présumées seraient principalement liées aux dons faits par des pays tiers à l’État libanais, notamment au lendemain de la guerre de 2006. Selon notre correspondante Hoda Chédid, seuls 23 décrets sur un total de 293 relatifs à des opérations de don ont été retrouvés dans les documents.

Dans les milieux du Hezbollah, on affirme que la démarche entreprise par le parti n’est pas politique, encore moins vindicative. Elle ne vise qu’à rectifier la situation et à remettre la comptabilité nationale sur les rails, tout en restituant à l’État les fonds qui ont été usurpés. Hier, d’ailleurs, M. Fadlallah est revenu à la charge, appelant à ne pas politiser ce dossier. Sans pourtant convaincre de nombreux analystes, notamment dans les milieux politiquement opposés.

« Nous n’accusons et ne nommons personne. Que ceux qui veulent s’innocenter aillent en justice », a ajouté hier Hassan Fadlallah, après avoir remis le dossier à la justice. Le député du Hezbollah avait donné le ton il y a plusieurs semaines en prévenant que « si ces dossiers suivent leur bon cours, de hauts responsables politiques vont devoir rendre des comptes ». Fouad Siniora, qui s’estime visé par ces accusations, doit tenir une conférence de presse aujourd’hui même, pour exposer son point de vue.

M. Siniora avait adressé en novembre dernier une lettre ouverte au président Michel Aoun, dans laquelle il s’était défendu de tout détournement de fonds publics.


(Lire aussi : Lutte du Hezbollah contre la corruption : derrière l'attaque contre Siniora, Hariri père et fils en cibles privilégiées)


Une vision « réductrice »
Contactée par L’OLJ, une source du 8 Mars insiste sur le fait que les irrégularités constatées après l’audit effectué par le ministère des Finances « concernent plusieurs gouvernements, plusieurs communautés et une pléthore de fonctionnaires. Ne tirons pas de conclusions hâtives sur les coupables présumés avant que l’enquête judiciaire n’ait abouti ». La source, qui refuse de dire quelles sont les périodes concernées par l’action judiciaire entamée, souligne toutefois que l’enquête portera sur une série de transactions, notamment des transferts de fonds et des avances du Trésor effectués sur plusieurs périodes.

Pour de nombreux observateurs, cette manière de faire est, pour le moins, « réductrice » et « sélective » et ne contribuera certainement pas à apaiser le climat de mécontentement général, encore moins à rétablir la confiance du citoyen, largement érodée, dans la classe politique. C’est notamment l’avis de Jad Chaabane, professeur d’économie et membre de l’Association des économistes au Liban, qui estime, en substance, que la corruption fait partie de « tout un système qui touche invariablement tous les secteurs publics » et ne saurait par conséquent être réduite à un exercice comptable, même si ce dernier est primordial.

M. Chaabane s’étonne d’ailleurs qu’une campagne de reddition des comptes puisse ignorer la responsabilité politique aussi bien des gouvernements que des Parlements qui se sont succédé, et qui théoriquement ont le devoir de contrôler l’action du gouvernement et les dépenses publiques. « Toute personne ayant occupé un poste de responsabilité publique au courant de la corruption qui régnait est soit complice, soit directement coupable », dit-il.

L’économiste se demande par ailleurs comment une politique déclarée de lutte contre la corruption peut également occulter un phénomène aussi grave que « la corruption légalisée ». Bien qu’elle diffère de la dilapidation ou du recel de fonds publics, ce type de corruption n’est pas, selon lui, moins calamiteux pour le Trésor. « Dans cette catégorie, il faut placer tous les marchés publics concoctés par des sociétés dans lesquels les ministres ont des intérêts directs ou indirects. On ne peut non plus ignorer les cas de figure où des ministres sont propriétaires de banques qui prêtent de l’argent à l’État. Le problème est qu’aucune loi n’interdit ces pratiques. »


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C.K

Le pompier pyromane dans toute sa nuisance.

Bery tus

J’espee Juste que maintenant tous ouvrirons les dossiers des uns et des autres !!

L’azuréen

Ports et aéroports de véritables coffres forts ...

L’azuréen

Port et aéroports de véritables cifffres forts !

AIGLEPERçANT

Alea jacta est.

Les têtes les plus pourris tomberont en priorité.

Citoyen

C'est comme scier la branche sur laquelle lui et ses confrères sont assis. Je voudrais bien rester optimiste mais j'ai du mal à croire en la sincérité de ce fossoyeur occasionnel. Il y a tellement à faire et tellement à récupérer, ce dont je doute beaucoup car les personnes qui devraient payer sont tous toujours là entrain de continuer à grignoter l'argent public et l'argent des donateurs, à commencer par son parti qui est omniprésent, au port, à l'aéroport et dans toutes les institutions rentables.

LIBAN D'ABORD

Si j'ai bien compris dans une emission de Marcel Ghanem
le port a genere un milliard 131 millions de dollars en 2017 et l'etat a recu 131 millions le milliard ayant ete depense en salaire et en amenagement du port
Si cela est vrai pauvre Liban car tout le monde sait aussi qui dedouanne ou pas sans frais
Qui tient les renes des douanes ? HB evidement
pas de commentaires supplementaires a multiplier par 15 a 20 ans ce chiffre

Wlek Sanferlou

"Tu me tire je te tire par la barbichette "
On est bien le pays des barbichette...voyons!

Bery tus

Qu’il commence par son coter d’abords pour montrer l’exemple

Irene Said

Alors...notre preux chevalier anti-corruption...va-t-il aussi agir côté Banlieue-Sud de Beyrouth, sous le contrôle du Hezbollah, où les factures EDL ne sont en grande partie jamais payées depuis des années, sans parler des innombrables branchements illégaux...?

Ou ce ne sont que les années 2004-2005 qui sont contrôlées...pour des raisons évidentes ?
Irène Saïd

Chucri Abboud

C'est un pas pour satisfaire non seulement le peuple lianais dans son écrasante majorité , mais pour satisfaire aux premières conditions posées par la Conférence CÈDRE où le Liban parait être mis sous tutelle économique par la communauté internationale sans aucun pouvoir décisionnaire en rapport avec ses choix puisque les pays donateurs ont fait part d'exigences strictes pour accorder les 11 milliards de dollars de prêts, notamment dans le domaine de la gouvernance et de la lutte anticorruption .
Que pourraient réclamer de plus nos bailleurs de fonds ? Le hezb marque un bon point en attendant bien d'autres qu'il prépare en coulisse ... Attendons voir .

Marionet

Très bonne initiative : il faut bien que la lutte contre la corruption commence quelque part. La démarche du Hezbollah permettra, au mieux, à l'Etat de récupérer des milliards de LBP volatlisés et, au pire, de dissuader ces messieurs de remettre les doigts dans le pot de confiture. Paula Yacoubian doit aussi porter les affaires dont elle a eu vent devant la Justice. Et ceux qui décrient une initiative "réductrice" et "sélective" essaient de freiner des quatre fers. Et ceux qui s'étonnent qu'on ne commence pas par la "corruption légalisée" cherchent à gagner du temps, sachant que cette dernière forme de corruption, en l'absence d'une loi l'interdisant, tombe quand même sous le coup du conflit d'intérêt. Allez, ménage à tous les étages !

Aref El Yafi

No Comment! J'attends la suite.

Pierre Hadjigeorgiou

Charité bien ordonne commence par soit même. La corruption est un crime qui doit être punie certes mais les meurtres, les trafics et les fraudes douanières tout autant. Que le Hezbollah commence donc par remettre a la justice les criminels qu'il cache et protège, les trafiquants de Captagon et autres drogues dont il fait commerce, qu'il retire sa main des douanes d'ou ses ouailles transit leur marchandise sans en payer les droits de douane etc... etc... Cela fait qu'il s'en prenne alors a tous les autres en même temps. La, il aura alors le respect et le soutien de tous... Sinon cela restera de la poudre aux yeux et de la politique de boutiquier sans lendemain car elle ne fera qu'ouvrir grand les portes d'une polémique ou plus personne ne saura qui dit vrai et qui dit faux et risque de conduire au recours a la rue et a plus de catastrophe. Ils ont tous corrompu et le Hezbollah en tête.

Gros Gnon

Hola, hola, hola!
Il finira par tuer dans l’œuf bien des ambitions de carrière politique.
Mais que restera-t-il donc aux futurs "fils de" s’ils ne pourront plus maintenir les traditions?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL DEVRAIT PASSER A LA VITESSE SUPERIEURE AVANT TOUT POUR L,AEROPORT ET LES PORTS ET LES FRONTIERES EN GENERAL POUR QUE SON ACTION AIT DE LA CREDIBILITE ! AH... OUI !

Bee S

Une maniere de faire reductrice et selective??? Que ne faut il pas entendre... ce monsieur est il serieux???? Des milliards de dollars ont etaient voler et ce monsieur ce plaint qu on commence a regler le probleme??? Il faut bien commencer par quelque part...

Saliba Nouhad

C’est vrai que la corruption au Liban était devenue tellement endémique, institutionnalisée, banalisée et pratiquée par un peu toutes les communautés sans aucun état d’âme, sous forme d’échanges de faveurs et de partage des bénéfices sur le dos de l’état depuis des décennies, et, à la faveur des différents gouvernements majoritaires, c’était comme «le renard passe, passe, à chacun à son tour », pour que tout le monde ait sa part du gâteau...
Et là, vouloir ouvrir cette boite de Pandore et demander des comptes alors que la majorité des accusés sont encore en place ou remplacés par des membres de leurs famille à la tête de dynasties héréditaires confessionnelles, c’est vraiment rêver en couleurs...
Mais tant que le déballage public est débuté: pourquoi pas et que la justice suive son cours et advienne que pourra: ça fera réfléchir les autres!

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