L’artiste de la semaine

Anachar Basbous, sculpteur d’énergies

Pour lui, l’intention est claire et le challenge audacieux : aller toujours plus loin et différemment. À la galerie Saleh Barakat*, l’enfant de la balle est devenu grand.

Anachar Basbous. Photo D.R.

Quelque chose d’une archéologie de la mémoire est à l’œuvre dans le processus créatif d’Anachar Basbous. Pour avoir grandi dans une maison d’artistes, pour avoir côtoyé la force créatrice de son père Michel Basbous, visionnaire et amoureux de l’art, pour avoir respiré la poudre de pierre et trébuché dès sa plus jeune enfance, dans le jardin familial, sur les maillets, les fraises à gratter, les compas d’épaisseur et les burins, il avait déjà emmagasiné dans son inconscient les éléments qui lui permettraient un jour de se greffer des ailes pour aller explorer cet univers dont les fondements étaient déjà bien en place. C’est à l’âge de 10 ans qu’il exécute sa première œuvre. Son père, fier, la coule et l’expose.


Le jardin de mon père

Rachana (anagramme de son prénom) où il est né en 1969 et a grandi, était un endroit enchanteur. Scolarisé dans la région, Anachar Basbous vit son adolescence dans une famille portant l’art comme une tradition. « Mon enfance était protégée et heureuse. Grimper sur les blocs de marbre qui traînaient dans le jardin, me glisser sous le tablier de mon père alors qu’il modelait ou démoulait valaient bien une partie de jeu avec les copains du village. J’étais témoin, et partie prenante, de la magie qui s’opérait quand une œuvre était terminée et mon père prenait à mes yeux l’allure d’Alexandre le conquérant. » Sauf que Michel Basbous ne se contentera pas de s’adonner à un art qui le portera au panthéon des sculpteurs libanais. Pour avoir tissé des liens viscéraux avec son village, il avait pour lui de grandes ambitions et en fera le lieu privilégié des artistes dans tous les domaines. Précurseur, il met en place des maisons d’artistes pour musiciens et écrivains et monte le festival de Rachana avec l’aide de Zalfa Chamoun.

Mais à l’âge où le jardin de son père commençait à lui murmurer des rêves accessibles, Anachar Basbous est confronté à l’indicible, alors qu’il n’a que 12 ans. « Lorsque mon père nous a quittés, il n’était pas qu’une simple figure paternelle, mais un symbole, un monument, la pierre angulaire de la famille. » La disparition de ce chef de clan plonge la famille dans un désarroi profond. « Il a fallu du temps pour retrouver nos marques, j’étais un enfant unique et la guerre nous avait déjà pris en otages. » Il se tourne vers l’architecture à l’Académie libanaise des beaux-arts, mais l’expérience s’avère être un échec dont il tirera quelques leçons. Un an plus tard, il rejoint la capitale française et s’inscrit à l’Ensaama (École nationale supérieure des arts et des métiers d’art) où il se spécialise en mosaïque architecturale. « C’était pour moi la plus logique des transitions. » Ses études achevées, il rentre au pays en 1992 et ne cessera dès lors d’accepter des commandes et d’exécuter des projets de façades en mosaïque. Son œuvre investira de nombreux espaces publics, des entrées d’hôtels et des résidences privées. En 2008, il est chargé d’honorer la mémoire de Rafic Hariri et exécute un bronze de 10 mètres de hauteur pour commémorer la vie et la mort tragique du Premier ministre à l’endroit même où il fut assassiné.

Comme un homme abandonne une terre nourricière pour prendre le large, le déclic opère lorsqu’Anachar Basbous, à 24 ans seulement, décide de se consacrer exclusivement à la sculpture et de ne plus accepter aucune commande. Porté par la mémoire de son père qui se renouvelait sans cesse et mû par une volonté tenace et audacieuse, il mènera un combat dans le souci de confronter son essence véritable. « Ce qui m’a instruit et cultivé l’œil, dit-il, c’est la bibliothèque de mon père. » À travers les pages jaunies par le temps, il voyage, découvre Giacometti, Arnaldo Pomodoro, Henry Moore et érige sa propre école visuelle.


Une sculpture à géométrie variable

De ses sculptures aux formes inédites et au dualisme à la fois masculin et féminin, l’art de cet artiste ne se laisse jamais voir dans son ensemble, il faut en faire le tour, voire le traverser pour en mesurer toute la complexité et la beauté. Le sculpteur joue avec l’acier pour lui extorquer des formes dont l’équilibre improbable paraît menacé par la précarité. Mais en s’approchant, l’observateur découvre une matière vivante qui émerge d’un simple matériau. Ainsi, le béton est ponctué de milliers de petits pores qui lui insufflent une nouvelle naissance. Basbous avoue tout de go : « le thème n’a pas d’importance, ce qui m’intéresse c’est l’impact visuel et ce qui en découle. Je procède des tripes et pas de l’intellect, une forme m’attire dans sa géométrie et dans son évolution dans l’espace d’abord. Il m’arrive souvent d’en saisir le sens longtemps après avoir achevé mes œuvres, comme si mon inconscient guidait mes mains. »

Anachar Basbous ne cherche pas à mettre au cœur de son processus créatif une quelconque intellectualisation ou un réflexe pré-création. Certaines dimensions confèrent à ses œuvres un aspect surréel et leurs formes conservent une part de mystère que conforte l’opacité du matériau.

L’artiste envisage la sculpture comme une expérience sensible et phénoménologique du rapport que le spectateur entretient tant avec lui-même qu’avec l’œuvre. C’est au spectateur de décrypter la beauté qui renvoie tantôt vers une silhouette de femme, tantôt vers une composition abstraite. Fasciné par les murs de pierre qui structuraient les jardins de son enfance, Anachar Basbous construit autant qu’il sculpte. Il privilégie le contraste et l’opposition qui créent la force et le dialogue interne, rejoignant ainsi le philosophe grec Parménide qui avait établi une classification des éléments contraires et jouant avec les pleins et les vides pour atteindre la parfaite plénitude.


Saleh Barakat Gallery, jusqu’au 30 décembre 2018


27 octobre 1969

Premières lumières. Je vois le jour

19 juillet 1981

Première grande peine. Mon père nous quitte

20 septembre 1997

Première grande décision. Mariage avec ma seconde moitié Elma

21 septembre 1998

Première joie intense et indescriptible. Naissance de ma Shana

1er septembre 1999

Deuxième joie intense et grande fierté. Naissance de Michel.

Ce nom qui n’est jamais parti retentira de nouveau de la manière la plus vivante

1er janvier 2006

Tristesse et grande responsabilité. Le dernier des trois grands Basbous, Alfred, nous laisse face au poids de l’héritage historique et artistique de Rachana

Aujourd’hui

Ce présent qui me fascine...


http://galeriecherifftabet.com/fr/alterner-home/



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