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Culture

Tagreed Darghouth, peinture ardente

L’artiste de la semaine

C’est une artiste « témoin de son temps » et qui ressent la « responsabilité de raconter de manière esthétiquement acceptable ce qui se passe » autour d’elle, qui expose à la galerie Saleh Barakat près d’une centaine d’œuvres picturales nouvelles.

Zéna ZALZAL | OLJ
26/09/2018

Qu’elle représente un paysage, un drone, une pelleteuse, un crâne ou un olivier, il y a dans les toiles de Tagreed Darghouth quelque chose d’explosif. Une intensité de l’ordre de la bombe à fragmentation qui pourfend la banalité des choses et des situations…

Citez le nom de cette artiste et vous aurez aussitôt des commentaires enthousiastes sur la fascinante puissance de ses peintures de déflagrations nucléaires, la trouble quiétude émanant de ses paysages en cratères, l’agressivité de ses représentations d’instruments de surveillance ou encore la dramatique acuité des orbites creuses de ses Vanités qui vous happent le regard.

Elle ne croit pas en l’art conceptuel, mais en l’art engagé, rejette l’étiquette féministe tout en étant réfractaire aux discriminations de genres… Sur la scène artistique contemporaine libanaise, Tagreed Darghouth occupe une place à part. Avec des influences revendiquées aussi éclectiques que celles de Marwan Kassab-Bachi – dont elle a suivi les ateliers d’été de Darat al-Funoun en 2000 et 2001 –, de Baselitz, de Rembrandt, de Van Gogh ou encore du philosophe slovaque Slavoj Zizek, elle a élaboré son propre langage pictural. Expressionniste, dramatique et engagé.


Mettre sur toile ses angoisses

Car cette artiste est une guerrière qui entame avec chacune de ses toiles une lutte à bras-le-corps. Un combat quotidien pour arriver à y imprimer ses visions ardentes d’un monde, d’un environnement régional et mondial de plus en plus anxiogènes.

Vous l’aurez deviné, cette jeune femme ne fait pas dans la peinture fleurie. Les fleurs, elle les réserve à l’ornementation… corporelle. À l’instar de cette rose, vénéneuse et robuste, tatouée sur toute la longueur de son bras gauche, côté cœur.

Sur la toile, c’est plutôt la violence de ses angoisses qu’elle exprime. Cette inquiétude viscérale d’enfant de la guerre « de voir sa vie mutilée par la perte… Celle des gens qu’on aime », confie-t-elle à demi-mot.

C’est d’ailleurs ce thème traité, sous forme de poupées démembrées, dans l’une de ses toutes premières expositions, qui fera découvrir son talent en 2006, au Goethe Institut. Se succéderont ensuite des sujets de plus en plus audacieux, pour ne pas dire incommodants, à l’instar de l’impact de la chirurgie plastique ou de la situation des employées de maisons au Liban, qui établiront sa réputation d’artiste sans concessions. Mais ce sont surtout ses bombes atomiques, qu’elle réalise entre 2009 et 2011, qui vont la propulser dans la cour des grands. À partir de là, ses toiles se retrouvent dans les plus importantes collections contemporaines libanaises, entre celles de Nabil Nahas et d’Ayman Baalbaki. Ce dernier, avec lequel Tagreed Darghouth a été brièvement mariée mais dont elle est restée très proche, a eu un impact non négligeable dans son cheminement artistique. « La fréquentation d’Ayman et de son frère Saïd, que j’ai rencontrés lors de ma première année à l’Institut des beaux-arts, et mon immersion dans cette famille d’artistes, a élargi les horizons de ma culture artistique, moi qui venait d’un milieu traditionnel très éloigné de ce domaine. »

Sauf que cette jeune femme indépendante a toujours été déterminée à suivre sa propre voie, stylistique et expressive. Sans se laisser entraîner dans le sillage de quiconque. Sans chercher non plus à suivre les tendances ou les demandes du marché.


Il n’y a pas d’art féminin...

Intensité, détermination et exigence. Voici, en trois mots, le profil de Tagreed Darghouth qui expose actuellement à la galerie Saleh Barakat Analogy to Human Life près d’une centaine d’œuvres picturales, résultat de trois ans de travail passionnément… discipliné. Une exposition (qui se tient jusqu’au 27 octobre) dans laquelle elle évoque la situation insoutenable dans les territoires occupés, à travers des séries de toiles à l’huile (de petits à très grands formats) représentant des quartiers de viande sanguinolente, d’agressifs chars d’assaut, d’intimidants F16, des crânes humains, des troncs coupés ou même de puissants oliviers. « Ces arbres symboles de la résistance palestinienne, dont plus de 800 000 ont été détruits selon les registres », l’artiste leur donne un rendu pugnace et impressionnant. Car si elle est convaincue que « le travail artistique doit être visuel », elle refuse d’entrer dans le champ du décoratif. « J’ai la responsabilité de raconter de manière esthétiquement acceptable ce qui se passe », affirme-t-elle. Et d’ajouter : « Je ne crois pas à l’inspiration dans l’art. C’est même, à mon avis, une notion trompeuse. Je ne crois qu’au travail persévérant et régulier. »

Un travail dont elle a fait l’axe central de sa vie, en mettant tout en œuvre, mode de vie, alimentation saine, sport quotidien pour l’exercer au mieux. Une discipline de fer pour canaliser cette énergie de feu qu’elle exprime dans ses peintures. Parce que Tagreed Darghouth, sous des apparences calmes, est une vraie insurgée. Une rebelle qui réfute, à travers ce quelque chose d’éminemment masculin, cette sorte de virilité que l’on retrouve dans son geste pictural et les thèmes qu’elle traite, les distinctions de genres. « Je ne crois pas qu’il existe un art féminin et un art masculin ; il n’y a que de l’art », tranche cette native de Saïda, issue d’une famille de filles. Et qui se bat, à sa manière, pour outrepasser le sexisme ambiant. En art comme dans la vie.


Galerie Saleh Barakat, Clemenceau, jusqu’au 27 octobre.


1er janvier 1979

Naissance à Saïda dans une famille de 5 filles.

1997

Elle intègre l’Institut des beaux-arts de l’UL et y rencontre Ayman Baalbaki.

2000

Premier workshop avec Marwan Kassab-Bachi.

2003

Elle poursuit ses études à l’École nationale supérieure des arts décoratifs à Paris. Découvre les musées en France et remporte le premier prix du concours CM3 de la Cité internationale universitaire de Paris.

2006

Elle expose ses premières œuvres au Goethe Institut.

2007

Première exposition solo chez Saleh Barakat.

2016

Ses œuvres intègrent la Barjeel Fundation.

2018

Actuelle exposition à la galerie Saleh Barakat.


http://galeriecherifftabet.com/fr/alterner-home/



Pour mémoire

Les obsessions, entre perte et mort, de Tagreed Darghouth

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Skamangas Stelios

La seule question valable: Qu'est-ce qui est esthétiquement acceptable? Surement pas la provocation facile!!!!Rembrant et Van Gogh, c'est une autre paire de manches!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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