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Culture

Les « Stranger Things » de Tamara Barrage

L’artiste de la semaine

À travers son installation « Disembodied» qu’accueille La Vitrine de la Beirut Art Residency, l’artiste hybride continue d’esquisser son monde à la fois tendre et gore, et qui se plaît à brouiller la frontière entre fascination et répulsion...

26/10/2018

Lundi 22 octobre, Tamara Barrage jouait les grandes absentes à l’ouverture de son installation qui occupe en ce moment La Vitrine de la Beirut Art Residency, rue Pasteur. Naturellement, cela avait titillé notre attention, à une époque où les ego des artistes, gonflés à l’hélium, ont souvent tendance à occuper tout l’espace, finissant par faire de l’ombre à leurs propres œuvres. Aller à sa rencontre ne fait que confirmer les choses, quand la jeune femme – à la timidité recluse sous une frange rideau et au regard ébouriffé de rimmel comme une Alice émerveillée – débute par : « J’ai du mal à trouver les mots pour expliquer ce que je fais. Mon travail parle pour moi, chacune de mes créations étant, en quelque sorte, et inconsciemment bien sûr, une extension de moi. »

Pagaille

Ce moi, qu’elle avoue avoir saisi « sur le tard, à force d’expériences et d’expérimentations », mais qu’elle se plaît encore à développer et desquamer, par bribes de fantaisies, à la faveur de sa ménagerie de sculptures-monstres tendrement déglinguées et d’objets auxquels il ne manque que le mouvement, Tamara Barrage dit l’avoir longtemps égaré sur des mauvaises pistes. De fait, fleurissant aujourd’hui dans « l’art ou le design, je ne sais pas », on dirait plutôt à la croisée de ces mondes, cette artiste hybride qu’une certaine facilité qualifierait de beauté étrange a d’abord fait ses classes de design industriel à l’Alba, avant de s’envoler, au propre comme au figuré, au moment où elle intègre la Design Academy of Eindhoven pour un master en design contextuel.

« Cette étape a été cruciale pour moi. On avait accès à tous genres de matériaux, d’expérimentations, ce qui m’a permis de réaliser que, pour moi, le processus est tout aussi important que le résultat », dit celle dont les doigts, comme le téléphone portable en miettes, sont mouchetés de peinture et prouvent qu’elle se jette tout entière dans la fabrication de ses pièces.

Elle se souvient que le premier objet qu’elle a enfanté était une boîte en latex, entièrement remplie de gel, avec « un côté un peu dégueulasse, qui me plaisait bien ».

De retour à Beyrouth, au cœur de ce chaos qui sied bien à son castelet d’œuvres en pagaille, elle se retranche dans un atelier de la cité industrielle, « chassée de la maison par mes parents qui se sentaient débordés par le chaos que j’y semais », rit Barrage qui, aussitôt, envoie une application pour la deuxième édition de la biennale de design House of Today (HoT), où son portfolio sera retenu. À travers la série de vases qu’elle présente et qui retiennent l’attention, des lignes organiques qu’elle rhabille de boules de bois, de plumes et de feuilles d’or comme autant de secondes peaux, elle interroge la question de l’apparence et celle, surtout, de l’identité.

Acrobate

Lorsque Tamara Barrage évoque ensuite la vitrine qu’elle réalise en 2015 à la boutique de la créatrice de mode Milia Maroun, pour laquelle elle s’est adonnée au plaisir palpitant du hasard, « j’ai dû couler de la mousse sur place, sans connaître le résultat », raconte-t-elle, on commence à comprendre ce que représente l’art pour elle : moins un savoir-faire qu’un pouvoir-faire. Une sorte de laboratoire de la liberté. Et de confirmer : « Il est important aussi de me laisser aller aux aléas des transformations de la matière, de perdre le contrôle sur ce que je fais, d’attendre le rendu comme une surprise. » Ainsi, piochant tour à tour dans du plastique, de la résine, de la mousse et autres matériaux plus insolites, telles ces fleurs de bougainvillier qu’elle incruste dans de la résine pour une série d’objets intitulée A State of Nature, elle sort chavirée par une marée de sensations mystérieuses. Un peu à l’image des spectateurs croisés au Salon d’automne du musée Sursock en 2016 qui découvraient, non sans être interloqués, son installation luminaire qui détournait la forme des choux-fleurs. « Je crois qu’à travers mes œuvres, je déclenche une réaction visuelle et même physique chez ceux qui les côtoient. Que mes œuvres soient belles ou répondent à des critères d’esthétique m’importe peu, l’essentiel est qu’elles invitent à ressentir des choses. » La même année, elle réalise une commande spéciale pour Chérine Magrabi Tayeb, la fondatrice et curatrice de HoT. Une parade de sculptures-monstres, revêtues de paillettes et de plumes, qu’on aurait dit surgies d’un épisode de la série fantastique Stranger Things et qui racontaient un peu plus sur ce monde fabriqué par Barrage, sans doute, en réponse au nôtre : enragé, grotesque, mais cependant teinté de poésie et de ludisme. Sur les traces de la Sophie esquissée par la comtesse de Ségur, l’artiste continue de creuser ce même sillon, en acrobate qui hésite entre gore et naïveté ou qui, justement, « choisit de mêler les deux ». Alors que patientent les tables qu’elle a conçues pour la troisième édition de HoT (prévue pour décembre 2018) ou sa collaboration avec le designer David Habchy dans le cadre de la Dubai Design Week en novembre, Tamara Barrage investit en ce moment La Vitrine de la Beirut Art Residency avec son installation Disembodied, monticule de corps démembrés en résine qui dénoncent une époque où l’être humain est traité comme des gravats.

« J’entendais souvent, dès mes débuts, que mes pièces provoquaient à la fois de la fascination et de la répulsion. Je m’y retrouve bien », conclut Barrage qui, en partant, donne un dernier indice. Son film préféré est Taxidermia. CQFD.

27 septembre 1987

Naissance à Beyrouth

2010

Première exposition : Milan

2012

Voyage à Eindhoven

2014

Première expo à Beyrouth chez House of Today

2015

Location de son premier studio

2016

Première expo au musée Sursock

2016

Début de sa carrière d’enseignement universitaire

2018

Intervention à La Vitrine (BAR)



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