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Lifestyle - Photo-Roman

« Et toi, qu’est-ce que tu voudrais être quand tu seras grand ? »

Recensement de ces vœux qui évoluent avec le temps, mais ne cessent de nous prendre à la gorge tous les ans, face à des bougies à souffler et un gâteau à couper.

Photo DR

Du haut de son bureau monté sur une estrade qui lui servait de perchoir, telle est la première question qu’elle nous avait posée, lors de cette rentrée scolaire. Elle portait tailleur à épaulettes et lunettes à double foyer qui conféraient à cet instant, déjà assez inquiétant, quelque chose de grave et de solennel. C’était à la première période, 7h30. Sa voix embrumée de maîtresse d’école s’appliquait ainsi à briser le silence monacal nourri par nos angoisses sans voix. « Alors, vous avez avalé vos langues ? » Quelques secondes, et voilà, le premier doigt qui se levait, porté par un corps tremblant qu’allongeait la lumière glauque des tubes en néon. Cela dit, mes camarades ne semblaient rencontrer aucun embarras à s’imaginer grands. Les garçons hésitaient entre répondre, le torse bombé : « Je voudrai être comme mon papa », ou sinon docteur, astronaute, riche, footballeur, directeur ou président. Les filles, dont les prunelles scintillaient au contact de cette matière occulte et féerique qu’on appelle la craie, s’accordaient à dire : « Maîtresse d’école. »

Je ne sais pas
Persuadé d’avoir été oublié derrière mes hublots embués de crainte, grignotant mon crayon tout neuf jusqu’à la mine, je priais pour que le vacarme autour m’engloutisse. Mais mon regard n’avait pas réussi à éviter celui de la maîtresse, cru et aiguisé. « Eh, tu es le seul à n’avoir pas encore répondu à ma question ! » « Je ne sais pas », avais-je presque crié, je crois, bien qu’on ne l’ait pas entendu, tant l’émotion me nouait la gorge. La maîtresse me l’avait fait répéter, en ajoutant cette fois : « Allez, vas-y, ce n’est qu’un vœu. » Mes camarades accoudés au dos de leurs chaises regardaient, à la fois surpris et railleurs, les larmes qui s’arrondissaient au bord de mes paupières. Je m’étais rassis, humilié, mais digne, énervé contre moi-même d’avoir énoncé ce Je ne sais pas, comme s’il fallait déjà tout savoir du haut de nos cinq ans, comme si ne pas savoir au présent signifiait ne pas exister au futur. De toute manière, grand, c’est quand ? Ce soir-là, j’avais cherché dans un Larousse le mot vœu dont la définition disait : « Vif souhait, vif désir de voir se réaliser quelque chose. » Ce terme-là, on me l’a resservi quelques mois plus tard, le jour de mon anniversaire. Une fois le gâteau en forme de bonhomme de neige obèse sorti de sa grosse boîte en carton blanc qui le contenait à peine, puis constellé de bougies multicolores qui marmonnaient une version instrumentale de Joyeux anniversaire, ma mère m’avait tendu un couteau de cuisine : « Retourne-le, coupe le gâteau en faisant un vœu. »

Brûlures de peau
Si j’avais obtempéré pour ne pas compliquer ce moment suffisamment intimidant, ce Je ne sais pas revenait installer le même sentiment d’inconfort et de confusion. Tout d’un coup, je voulais absolument savoir. Je souhaitais alors que disparaissent ces matins obscurs alourdis par le poids des livres et du cœur, nauséeux, accablés de lait grumeleux et de dentifrice mal rincé. À quoi d’autre peut bien rêver un enfant de six ans ? Les souhaits auxquels je m’efforçais d’aspirer ensuite étaient le résultat des heures à observer les plus grands, installés à l’arrière du bus scolaire et qui s’offraient, en fin d’année, aux bras ouverts de la vie dont les rouages m’étaient encore des mystères alléchants. Je voulais leurs jeans tailladés, leurs chewing gums arrogants, leurs mots giflés sans frayeur, leur rock dont les sons saccadés leur faisaient plisser les yeux, leur café qui m’était défendu, tout petit moi, toutes ces puériles indocilités qui se refusaient à mon adolescence erratique.
J’imaginais aisément l’obscurité moite de leurs fugues, des véhicules volés aux parents qui ronronnent dans la nuit blanche, l’odeur d’alcool mêlée à celles des peaux qui (se) découvrent, les déhanchés fantasques et les créatures fantastiques qui prolongeaient le mystère de ces boîtes de nuit dont ils prononçaient les adresses à demi-mot. J’ai donc minutieusement émergé de l’enfance pour être grand à mon tour. De ce cosmos fascinant dont j’avais été longtemps interdit, j’ai retrouvé tous ces lieux nocturnes décodés à grand-peine sur les bancs de l’autocar. J’ai découvert la vie, contemplé la liberté dont j’ai aussitôt discerné les limites. Des ailes me sont poussées depuis, mais pour combien de vertiges ; une peau, mais pour combien de brûlures ; une identité, mais pour combien de remises en question ; un cœur, mais pour combien de bleus ; une mémoire, mais pour combien de mauvais souvenirs ; des mots, une voix, mais pour combien de silences...
Et ce « Fais un vœu » continue de revenir me prendre à la gorge, à l’aube de mes trente ans. Face à mon gâteau constellé de bougies qui remâchent la même version instrumentale de Joyeux anniversaire, entouré de mes amis qui sont désormais tels qu’ils s’imaginaient le jour de cette rentrée scolaire, docteurs, directeurs, riches, comme leurs papas, moi, je ne sais toujours pas ce que je voudrais être quand je serai grand.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Du haut de son bureau monté sur une estrade qui lui servait de perchoir, telle est la première question qu’elle nous avait posée, lors de cette rentrée scolaire. Elle portait tailleur à épaulettes et lunettes à double foyer qui conféraient à cet instant, déjà assez inquiétant, quelque chose de grave et de solennel. C’était à la première période, 7h30. Sa voix embrumée de maîtresse d’école s’appliquait ainsi à briser le silence monacal nourri par nos angoisses sans voix. « Alors, vous avez avalé vos langues ? » Quelques secondes, et voilà, le premier doigt qui se levait, porté par un corps tremblant qu’allongeait la lumière glauque des tubes en néon. Cela dit, mes camarades ne semblaient rencontrer aucun embarras à s’imaginer grands. Les garçons hésitaient entre répondre, le torse...
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