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La Dernière

« On s’en va visiter le centre-ville qui vient d’être reconstruit »

Photo-roman

À l'heure où rouvre l'accès vers la place de l'Étoile, je me souviens de ma première visite de ce quartier, au lendemain de la guerre civile.

15/01/2018

Très tôt dans l'enfance, à titre pédagogique autant que par nostalgie ou désir de rembobiner des moments qui leur auraient filé d'entre les doigts, mes parents s'étaient employés à me faire découvrir le Liban. Chaque week-end, avec un appétit que rien ne réussissait à tarir, une nouvelle destination se révélait sur un coin de nos cartes en accordéon, dans la mesure où celle-ci était accessible. C'est qu'à l'époque, au début des années 90, le pays était encore dans les vapes et tout retourné, ne sachant par où commencer à déblayer les lourds débris laissés par la guerre civile. Mieux qu'enrichir mes connaissances en géographie locale, mes parents, grâce à ces programmes, c'est ainsi qu'ils y référaient, m'auront appris à leur insu le vocabulaire d'une liberté dont ils avaient été longtemps privés. « Pendant plus de 15 ans, mon chéri, nous n'avions pas le droit de circuler comme ça, librement, de faire des promenades, de prendre notre temps », me répétait ma mère à mesure que couraient à travers la fenêtre des chapelets de villages dont j'apprenais les noms par cœur. À l'exception de Beyrouth, formulée à demi-mot, presque ineffable, qui ne faisait quasiment jamais partie de notre tourisme familial.

 

C'est encore dangereux
Très vite d'ailleurs, surtout que nous habitions en banlieue, la curiosité de mes cinq ans demandait à rencontrer cette ville dont je ne connaissais que le récit brumeux de la famille de ma mère, expulsée de son appartement à l'aube des combats. À quoi on me répondait laconiquement : « Pas encore » ou « bientôt, c'est encore dangereux ». Je crois qu'on voulait m'épargner, à l'âge que j'avais, la vision d'une ville cratère qui léchait ses plaies béantes. Un jour, de mai 98 si mes souvenirs sont bons, mon père avait dit : « On s'en va visiter le centre-ville qui vient d'être reconstruit. »

Dans ce quartier dont je ne soupçonnais la moindre cicatrice tant ses façades reluisantes, auxquelles s'accrochaient des échafaudages, pétaient la santé, on m'évoquait le passé pour la première fois. Je comprenais alors, du haut de mes huit ans, que nous avions eu des « événements », comme d'autres avant nous avaient eu des tornades, des volcans, des raz-de-marée, des tremblements de terre... On me racontait cette « ligne verte », que mes petits pas écrasaient et qui désormais ressemblait à un sol pavé et parsemé d'une végétation civilisée. On me parlait de ce no man's land épineux où les miliciens, blottis derrière leurs sacs de sable, fleurissaient parmi les orties, chardons et autres herbes folles complices de la guerre, qui formaient une jungle dont on ignorait les lois. Je tentais, avec peine, d'imaginer ce monde qui bascule, ce sauve-qui-peut, ces qui ont tout perdu, ces désormais sans plus rien, ces poussés au gré du destin, ces ballottés par le vent du hasard.

Tous ces femmes, enfants, ces vieillards entassés avec les miettes d'une vie dans des voitures sans essence. Les pleurs contenus des mères, les mâchoires serrées des pères, ceux qui regrettent d'avoir accepté le départ, ceux qui préféreraient mourir chez eux, ceux qui font traîner leur corps qui leur semble aussi lourd que la tristesse. J'avais du mal à comprendre ce qu'étaient les obus et la guerre elle-même.

 

Trottinette et marché aux puces
J'avais du mal à saisir tout cela, car quoi que reposant sur un tas de règnes déchus, de générations déçues, de déchets et de décès, ce lieu lourd de souvenirs ressemblait curieusement au bonheur. Je me rappelle en particulier de la place de l'Étoile. Je la regardais avec les yeux au ciel et c'était pour moi comme voir Big Ben. J'avais rêvé d'habiter sur cette place, au plus près du souffle silencieux de cette horloge autour de laquelle les roues des vélos bourdonnaient doucement. Pour faire pareil, j'avais déplié ma trottinette et déambulé entre les marchands de ballons qui avaient l'air de léviter sous leur charge colorée. Sur l'une des ruelles menant au Parlement, des créateurs, qui avaient longtemps œuvré à l'étranger pour cause de guerre, revenaient pour la première fois présenter leurs travaux. Ils avaient baptisé cela Souk el-Barghout, un marché aux puces. On se prenait en photo avec le ficus et ses bras sécurisants, au pied duquel décollaient des pigeons qui picoraient nos crêpes achetées chez les vendeurs ambulants.

L'iode, charrié par le vent du large, faisait la course aux enfants sur les ruelles dallées où les premiers cafés bondés frémissaient en se frottant les bras et se réchauffaient avec leurs narguilés qui bullent. Je me souviens surtout de Ali, le serveur du Café de la Place de l'Étoile, qui me faisait un tour de magie à chaque fois qu'il m'apportait mon chocolat mou. En apprenant que l'accès vers cette place a rouvert, j'ai été prendre de ses nouvelles. Les yeux de son collègue luisaient d'envie en me racontant que Ali était parti en Angleterre, après avoir fait la queue et tenté sa chance plusieurs fois au consulat, sur la rue voisine.
Puisse le retour des trottinettes, des marchands de ballons, des pigeons et des narguilés ramener Ali et tous ceux qui sont partis avec lui.

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ sera une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image, shootée par un photographe, on imaginera un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

 

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Stes David

Des villes en Europe ont le même problème d'aillieurs, plusieurs centres ont perdu leur centre médiéval dans des bombardements hélas - et puis réconstruit en 1945-1960 parfois avec des bâtiments d'une certaine laideur. Mais graduellement ca change; et en plus parfois des reconstructions sont des réussites, le centre de Beyrouth place Etoile c'est quand-même plutôt bien fait.

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