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Liban

Quand l’incivilité tue : un mort par jour, ou presque, en juin au Liban

Insécurité

« L'OLJ » lance à partir d'aujourd'hui une campagne pour dénoncer le fléau de la prolifération anarchique des armes et ses conséquences démentielles.

04/07/2017

Le chiffre est effarant : plus de 25 personnes tuées et plusieurs blessées pour le seul mois de juin du fait de la prolifération anarchique des armes individuelles, avec les conséquences démentielles que cela entraîne à un rythme devenu quasi quotidien. Ce bilan constitue un record macabre, du jamais-vu dans l'histoire du pays, en raison de la facilité avec laquelle les malfaiteurs et hors-la-loi dégainent et tuent pour des raisons d'une futilité répugnante.

L'ampleur de ces crimes en ce début d'été est telle que les Forces de sécurité intérieure (FSI) ont décidé de frapper d'une main de fer, deux jours après la visite « historique » du chef de l'État, Michel Aoun, au siège de l'institution sécuritaire. La prolifération chaotique des armes et la recrudescence vertigineuse des crimes de droit commun ont été au centre des échanges.

Pas plus tard que le week-end dernier, deux nouveaux incidents graves ont fait deux victimes : Anthony Khazzaka, le neveu de l'ancien ministre de la Culture Salim Wardy, agressé au couteau à Ksara, rien que pour avoir klaxonné, et Raymond Moujaès, un photographe dont les services ont été loués pour immortaliser un mariage à Bteghrine. Ce dernier a reçu trois balles tirées à partir d'une kalachnikov par un convive qui avait visiblement forcé sur l'alcool. Le tireur, Joseph Saliba, a été arrêté par les FSI.

Si les facteurs qui sont à la base de cette série noire qui a endeuillé un nouveau cortège de familles varient, tout comme leur degré d'absurdité – crimes passionnels, crimes d'honneur, vols à main armée, règlement de comptes familiaux, disputes entre clans, ego surdimensionné, virilité déplacée, etc. –, les décès dus aux balles perdues lors de célébrations de joie, voire même au cours d'obsèques, restent les plus révoltants et se multiplient aux quatre coins du pays.

Plus aberrant encore, le spectacle des proches d'une victime de balles perdues qui vident à leur tour leurs chargeurs lors des funérailles, pour « protester » contre la mort insensée de leur bien-aimé(e). « C'est un problème de culture », devait commenter, il y a une dizaine de jours, le ministre de l'Intérieur, Nouhad Machnouk, rejoint en cela par une source des FSI qui met également en avant le « facteur psychologique et l'impact des pressions socio-économiques ».

 

(Lire aussi : Un photographe blessé par balles lors d’un mariage, l’hôpital qui l’accueillait saccagé)

 

Ras-le-bol
Le meurtre de Roy Hamouche, 24 ans, tué le 7 juin dernier à bout portant après une altercation avec son meurtrier, provoquée par un accident de la route insignifiant, a probablement été la goutte qui a fait déborder le vase.

« Trop, c'est trop », entend-on ici et là. L'espace public fait désormais peur, et le citoyen se sent paradoxalement terrorisé non plus par l'État islamique et ses attentats horripilants que l'on craignait le plus, mais par la prolifération des armes entre les mains de psychopathes et de déséquilibrés de tous genres.

Galvanisées par une journaliste de terrain et mère de deux enfants, Zeina Chamoun – qui a décidé de passer à l'action –, une partie des familles des victimes se sont regroupées dans le cadre d'une association appelée « Ma Tenssouna » (Ne nous oubliez pas). Les proches des victimes entendent dénoncer, en chœur, la passivité des autorités et l'impunité flagrante, de plus en plus patente. Ils pointent du doigt la responsabilité de l'État qu'ils exhortent à sévir pour contrer la culture des armes et de la violence, réclamant haut et fort que justice soit faite. Les familles dénoncent tour à tour le laxisme de la justice qui « recourt presque systématiquement aux circonstances atténuantes, notamment dans le cas de flagrant délit ». Les familles stigmatisent aussi « la couverture politique » dont bénéficient un grand nombre de criminels et la prolifération exceptionnelle des armes.

 

(Lire aussi :Devoirs de (post)vacance, l'éditorial de Issa GORAIEB)

 

L'affaire de tous
Pour Zeina Bassil-Chamoun, la lutte contre la terreur au quotidien devrait devenir l'affaire de tous. « Je ne me sens plus protégée dans ce pays et j'ai peur pour mes enfants, peur de les perdre d'une manière aussi horrible », témoigne la jeune mère en expliquant les motifs de son initiative. Mme Chamoun, qui a suivi de près, depuis 2012, les dossiers de plusieurs victimes tuées ou blessées par des balles perdues, se dit « écœurée par l'absurdité de ces tragédies et profondément touchée par la souffrance muette de ces mères qui ont perdu leurs enfants pour rien ».

« À l'époque, ce n'était pas encore un fléau. Aujourd'hui, les tirs anarchiques sont devenus à la mode », déplore la jeune journaliste, qui invite aujourd'hui l'ensemble de la société libanaise à se solidariser pour tenter de contrer cette nouvelle pathologie et œuvrer de concert pour mettre un terme à la banalisation de la mort. « Tout autant que l'État central, les municipalités doivent assumer leur part de responsabilité », poursuit Mme Chamoun, en rappelant que ces dernières « n'ont pourtant pas hésité une seule seconde à imposer un couvre-feu aux Syriens, leur interdisant de circuler après 19h ».

Le problème est, en effet, en partie culturel et se propage de père en fils. « Il faut changer cette mentalité ou cette culture malade qui veut, comme le dit l'adage, que "l'arme est l'ornement des hommes" pour rappeler plutôt que derrière chaque arme se faufile le diable », poursuit Mme Chamoun.

 

(Lire aussi : Pour tuer, il faut être déjà mort)

 

Une justice à deux vitesses
Constitués en groupe de pression, les membres de l'association « Ma Tenssouna » ont décidé de regrouper dans un document les dossiers respectifs de leur fils, fille ou parent proche tué au cours des deux ou trois dernières années du fait de l'anarchie des armes. Le document a été remis au ministre de l'Intérieur, qu'ils ont exhorté à suivre l'affaire au cas par cas.

« Que nous offre l'État ? Rien, absolument rien : ni l'éducation qui nous saigne à blanc ni des prestations sociales, même pas une justice qui puisse apaiser notre souffrance », lance Ghida Sleiman, qui a perdu sa fille de 25 ans, Sarah, d'une balle perdue, en mai dernier. Le tireur, Taha el-Massri, qui faisait déjà l'objet de plusieurs mandats d'arrêt, avait tout simplement décidé de tirer en l'air pour disperser les véhicules pris dans un embouteillage, à Zahlé.

« Lors des funérailles, tous les représentants des partis politiques sont venus nous assurer que le meurtrier ne bénéficiera d'aucune couverture », témoigne la mère. Pourtant, les rumeurs qui circulent laissent entendre que le criminel, qui se cache « dans un lieu connu, est protégé par un parti politique ». « Mon mari est médecin. Moi, je suis fonctionnaire d'État. Nous avons toujours payé nos impôts sans jamais chercher à nous dérober à la loi. Nous avons toujours plaidé en faveur de l'État et de la justice. Aujourd'hui, ni l'État ni la justice ne nous ont donné satisfaction. On nous ignore royalement », se lamente Mme Sleiman. Son unique consolation : le fait que « le cœur d'or de Sarah bat encore quelque part dans le Akkar ».

Engagée pour la défense des causes sociales, sa fille avait signé, dès l'âge de 19 ans, un engagement pour faire don de ses organes. Chose promise, chose due. Ses parents ont immédiatement obtempéré lorsque les médecins sont venus leur annoncer sa mort ainsi que son souhait de faire don de ses organes. Pour la maman, Sarah a laissé des traces indélébiles et montré à la nouvelle génération l'exemple à suivre : la responsabilité, la générosité et le don de la vie. Au moins, elle ne sera pas partie pour rien !

 

(Lire aussi : Machnouk promet des mesures sévères contre la prolifération des armes individuelles)

 

La liste des victimes

– 1er juin : Lamiss Naccouche, 9 ans (balle perdue)
– 3 juin : Ali H. (tir direct)
– 3 juin : cheikh Nidal Danaf (tir direct)
– 5 juin : Élie Kreidi (poignardé)
– 6 juin : Aya Rahmoun (tuée par balle par mégarde)
– 7 juin : Roy Hamouche (tir direct)
– 7 juin : Ismaïl Zeaïter (tir direct)
– 8 juin : Ammar Achkar (tirs directs)
– 8 juin : Ali Eid (tirs directs)
– 9 juin : Samer Ghali (tirs directs)
– 11 juin : Kassem Houriyeh (poignardé)
– 11 juin : Mohammad Saleh (poignardé)
– 14 juin : Zaher Chalha (tirs directs)
– 15 juin : un corps non encore identifié, retrouvé inerte sous le pont Awali. Coup mortel à la tête.
– 19 juin : Mohammad Ahmad Dadou (tirs directs)
– 20 juin : Mohammad Radi (tirs directs)
– 22 juin : Maroun Hanna (tirs directs)
– 25 juin : Nour Noon (touchée d'une balle dans son lit)
– 30 juin : Hussein Jamaleddine (balle perdue)
– Cinq autres personnes répertoriées par l'association « Ma Tenssouna » et dont nous n'avons pu obtenir les noms sont également mortes à cause de balles perdues, toujours au cours du mois de juin.

 

Des voix s'élèvent pour réclamer l'application de la peine mort

Après la cascade des morts par balle qui ont récemment eu lieu, les Forces de sécurité intérieure sont enfin passées à l'action. Elles ont annoncé, samedi dernier, avoir arrêté soixante-quinze personnes, dont les noms ont été révélés, qui avaient participé aux tirs de joie peu après l'annonce des résultats officiels de l'épreuve du brevet, jeudi dernier. Cinq autres personnes ont été arrêtées hier. Les forces de l'ordre ont publié dans la foulée une liste de 178 noms, des personnes également soupçonnées d'avoir utilisé leurs armes personnelles en diverses circonstances.

Si ces arrestations sont susceptibles d'apaiser un tant soit peu la révolte des familles des victimes, elles restent à leurs yeux une mesure nécessaire mais insuffisante tant que la justice n'a pas pris le relais et édicté de lourdes sanctions, et tant que l'État n'a pas trouvé le remède pour que le sang cesse de couler.

« Le problème, constate un avocat, est que la loi prévoit une palette de sanctions qui va de 5 ans, par exemple, à quinze ans, voire plus selon les cas. Le verdict final est laissé à l'appréciation du juge qui souvent prononce une peine minimale, se soumettant ainsi aux pressions politiques qui auraient été exercées sur lui », commente le juriste.

Ce serait notamment le cas du tueur d'Éliane Safatly, 20 ans, tuée en 2012 par un soldat de l'armée à la sortie d'une boîte de nuit dont les gérants avaient refusé à ce dernier l'accès. « Ce dernier a finalement été condamné à trois ans et a été libéré au bout de deux ans et demi (à cause de la réduction de l'année carcérale à 9 mois), sachant qu'on venait d'interjeter appel », confie Grace Safatly, la mère de la victime. Selon elle, la prison de Zahlé, où était détenu l'accusé, a relâché ce dernier, « le responsable du lieu de détention n'étant pas au courant de la progression du dossier ».

 

(Lire aussi : Appel à une modification de la loi pour réduire le nombre des victimes)

 

« Aujourd'hui, le criminel est en fuite », se lamente Grace, qui s'étonne de voir comment l'armée et les forces de l'ordre sont en train d'arrêter des dizaines d'islamistes radicaux et membres de l'État islamique, « mais sont incapables de retrouver un criminel de droit commun en fuite ».

« Je suis une mère blessée à vie, dit-elle. Si la victime était la fille d'un ministre ou d'un député, les autorités auraient remué ciel et terre. » La mère d'Éliane reste convaincue que lorsque la volonté y est, l'État peut s'imposer et rétablir son prestige, aujourd'hui perdu.

« On se rappelle comment en 1990, à la sortie de la guerre, l'État a pu accéder à chaque domicile pour ramasser les armes des milices. Ils peuvent en faire autant aujourd'hui pour retirer les armes des mains des gangsters », affirme-t-elle.

Rejoignant l'avis de plusieurs familles de victime, Grace a élevé la voix pour réclamer la restauration de l'application de la peine de mort. « À la mort d'Éliane, je n'avais jamais demandé autant, indique-t-elle. Mais après la série des morts qui ont suivi et la manière dont le dossier judiciaire de ma fille a été suivi, j'ai changé d'avis. Ce type de criminel mérite bien plus que quelques années d'emprisonnement. »

Pour Salim Wardy, ancien ministre de la Culture et oncle maternel d'Anthony Khazzaka, poignardé samedi à Zahlé, « il n'est plus permis à qui que ce soit de violer la loi. C'est la non-application de la loi à l'égard des coupables qui permet à ces scénarios de se répéter ». « Le seul remède au chaos sécuritaire est de punir sévèrement les coupables », conclut-il.

 

 

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Irene Said

L'ORIENT LE JOUR,
rubrique "dernières infos", 11h16:

"...tirs de joie, Machnouk confirme que 60 à 70 interpellés ont été liberés pour des raisons politiques..."
Et voilà...c'est de cette façon que notre "ministre de l'intérieur" se laisse dicter sa conduite, on devine aisément par qui !
Et c'est ce même "ministre" qui prétend vouloir règler le problème des armes disséminées partout ?
Que fait-il encore dans ce ministère ?
Irène Saïd

LA TABLE RONDE

Un problème de culture mal acquise.
Pour preuve j'étais dimanche à la piscine du summerland Kempinsky, pour dire que cet endroit est loin d'être fréquenté par des malfrats ou des personnes manquants de moyen de s'eduquer , j'ai assisté à 3 bagarres ou disputes virulentes avec insultes grossières devant une ribambelle d'enfants.

C'est désolant de voir un si beau pays aussi mal fagotté en terme d'ordre de discipline et de propreté.

Un vrai gachis. Ya Haram.

Irene Said

"...c'est un problème de culture..."
commente Monsieur N. Machnouk
C'est aussi un grave problème de laisser-faire, et qui ne peut se règler avec de belles paroles, comme celles prononcées par vous, Monsieur Nouhad Machnouk le 29 juin 2017.
Monsieur le Ministre de l'Intérieur, une question:
qui délivre les permis de port d'arme aux miliciens du Hezbollah, de Amal, Tawhid etc. ?
Ces armes, sont-elles légales aux yeux de la loi ?
Le citoyen qui voit les défilés de ces milices avec leurs armes, ne va-t-il pas penser: "pourquoi pas moi ?"
Tout ce argent utilisé pour l'achat des armes de ces milices, ne serait-il pas plus utile pour équiper notre Armée Libanaise, seule habilitée à défendre notre pays ?
Monsieur Nouhad Machnouk, nous avons besoin qu'en tant que ministre de l'intérieur vous agissiez rapidement et efficacement pour éviter d'autres morts tragiques, sans ménager tous ceux qui sont hors-la-loi, vous les connaissez parfaitement !
Irène Saïd

gaby sioufi

"Une justice à deux vitesses" ... le cas safatly est effroyablement desesperant : "" Selon elle, la prison de Zahlé, où était détenu l'accusé, a relâché ce dernier, « le responsable du lieu de détention n'étant pas au courant de la progression du dossier »"".
""Appel à une modification de la loi pour réduire le nombre des victimes"", cette necessite serait elle AUSSI sujette a tractations politiciennes- comme pr ex la loi electorale? pourquoi donc ne pas simplifier les choses,commencer par TRIPLER les peines, pour ensuite changer notre systeme integralement, le rendre pareil a celui des USA. NE PLUS permettre a 2 ou 3 juges de trancher sur le sort des criminels..... du meme coup couper court aux pressions qu'ils subissent venant des politiciens

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA JUNGLE ! REGRETTABLE ET MALHEUREUX...

Tabet Karim

Barbares qui se cachent derriere d'autres barbares......Nauséeux.

Bery tus

Il ne faut pas seulement les punir mais les punir de la peines maximales qui qu'ils soient !!! Il faut en faire des exemples

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