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Reportage

Ghazzé, dans la Békaa-Ouest, 5 000 habitants et... 26 000 réfugiés syriens

Il faut passer beaucoup de temps à Ghazzé, dans la Békaa-Ouest, pour voir un habitant du village passer ou entendre quelqu'un parler avec l'accent libanais. Dans cette localité exclusivement sunnite, proche de Marj et de Jeb Jennine, les réfugiés syriens sont au nombre de 26 000 et les habitants du village se chiffrent à 5 000 personnes.

La place du village. On peut lire sur la banderole qu’il « est interdit à nos frères syriens de se promener à moto après 19h ».

Ghazzé comptait initialement 10 000 habitants, mais la moitié d'entre eux a émigré depuis plusieurs dizaines d'années en Amérique latine, notamment au Brésil et au Venezuela.
Ici les boulangeries, les boutiques de vêtements, les supermarchés, les épiceries, les marchés de fruits et de légumes, les garages emploient des Syriens. Et si les réfugiés syriens ne sont pas des employés, ils ont ouvert leur propre fonds de commerce : une menuiserie, un garage, un restaurant... avec l'aide de Libanais qui comptent en partager les bénéfices.
Comme dans tous les villages de la Békaa, les ouvriers syriens – avant la crise dans leur pays – venaient au Liban pour faire de petits métiers agricoles. Aujourd'hui, ils ont fait appel à leur famille qui s'est installée avec eux.

 

(Infographies : Réfugiés syriens au Liban : un état des lieux)


Les Syriens qui se sont réfugiés à Ghazzé n'ont pas fui seulement la guerre mais aussi et surtout le chômage dans leur pays.
Coiffeurs, boulangers, chauffeurs de camions agricoles refusent de se faire prendre en photo ou de donner leur nom car ils perdront ainsi les aides mensuelles de l'UNHCR, expliquent-ils. La majorité des hommes qui habitent les campements champignons entourant le village préfère également ne pas être photographiée. « Les hommes passent régulièrement la frontière. Ils vont rendre visite à une partie de la famille qui est restée en Syrie. Ils sont journaliers – quand ils trouvent du travail – et ils bénéficient de l'aide onusienne distribuée aux réfugiés. Mieux vaut donc ne pas les prendre en photo et leur porter préjudice », indique un responsable d'un campement champignon, qui est lui aussi déplacé de Syrie.


Les Syriens qui ont commencé à se réfugier à Ghazzé viennent de tous les coins du pays : Damas, Alep, Homs et les campagnes entourant ces villes, et aussi les districts de Deir ez-Zor, de Raqqa et même de Bou Kamal, à la frontière avec l'Irak. Certains sont là depuis le début du conflit. D'autres sont arrivés il y a quelques mois avec l'invasion par l'État islamique de Mossoul et de quelques villages syriens à la frontière irakienne, et qui n'étaient pas encore tombés entre leurs mains.


Dans un salon de coiffure tenu par un réfugié syrien, toute la clientèle est syrienne. Un peu plus loin dans un café tenu par un autre réfugié syrien, des réfugiés fument le narguilé...
Au volant de sa BMW 4X4, une femme voilée soupire : « Ils (les réfugiés syriens) sont plus nombreux que nous. Je ne fais même plus mes achats au marché des quatre saisons du village. Je suis tout le temps bousculée. »
Non loin de là, un mécanicien s'insurge : « Regardez mes mains, elles sont propres. Ce ne sont pas les mains d'un garagiste. J'arrangeais des mobylettes pour 10 000 LL l'une. Des réfugiés syriens ont ouvert des garages, ils prennent 4 000 ou 5 000 par mobylette et j'ai perdu mes clients. »
Mohammad, qui vient de rentrer du Brésil, avoue, de son côté, que « la localité est devenue surpeuplée. Mais c'est bien, peut-être que ça rapportera de l'argent aux habitants ».
Dima, une femme qui tient une parfumerie, lui coupe la parole : « Les Syriens n'achètent rien de chez nous. De plus, même quand ils étaient de simples ouvriers au Liban, ils ne dépensaient jamais dans le pays. »

 

« Un village sinistré »
Dima en a le ras-le-bol de cette situation. « Il y a certes beaucoup de pauvres parmi eux, mais il y a aussi des profiteurs. Il y a ceux qui vendent les couvertures que les associations leur distribuent parce qu'ils n'en ont pas besoin. Ils bénéficient de toutes les aides : des coupons pour le fuel, des poêles pour le chauffage, de l'argent liquide pour le loyer... et par-dessus tout cela, ils trouvent des emplois au village. C'est normal que les Libanais, qui doivent tout payer, s'appauvrissent. »
Son frère, Khaled, affirme de son côté : « Je louais une boutique. Le propriétaire a triplé le loyer. Je suis parti ; j'ai trouvé un autre magasin, un peu plus loin. Je n'ai plus les moyens de payer une vendeuse libanaise. Avec le salaire d'une seule employée libanaise qui encaissait 700 000 livres par mois, j'ai engagé deux Syriennes à 200 000 livres le mois chacune et je fais encore des économies. Mais, depuis la crise syrienne, le travail va mal. »
Nombre de commerçants du village ont fait comme lui. Même s'ils s'insurgent contre la présence des Syriens, ils ont mis à la porte leurs employés libanais pour les remplacer par une main-d'œuvre moins chère et non déclarée à la Sécurité sociale.
Khaled enchaîne : « Avec l'arrivée en masse des réfugiés syriens, nombre d'habitants de Ghazzé se sont mis à construire rapidement des immeubles pour les louer aux nouveaux venus. »

 

(Lire aussi : Pour être admis en maternelle, les enfants syriens devront s'acquitter des frais)


Dima parle des Syriens qu'elle côtoie au village tous les jours. Certaines Syriennes sont ses clientes. « Il y en a qui sont moins conservatrices que nous. En tout cas, quand elles ont un peu d'argent, elles dépensent beaucoup en parfum et maquillage », dit-elle. Elle s'insurge encore : « Ça me tue de les voir marier leurs filles à 13 et 14 ans, avec des hommes de 50 ans parfois. Ces mariages durent quelques mois, surtout quand il s'agit d'hommes beaucoup plus âgés. Il y a nombre de cas pareils au village. Pour leurs parents, ce sont des bouches en moins à nourrir. Mais au bout de six ou sept mois, ces filles divorcent et retournent dans leur famille. »
Moustapha renchérit : « Certains hommes du village ont épousé de jeunes Syriennes, car, contrairement aux Libanaises, elles se contentent du peu en ce qui concerne l'argent. »
Un jeune homme qui a requis l'anonymat soupire : « Nous sommes les artisans de notre propre malheur. Nous avons pensé qu'ils partiront rapidement, alors qu'ils ont commencé à venir en masse et s'installer. Je ne les vois pas partir un jour... Maintenant que les Nations unies ont arrêté les aides alimentaires, le village risque d'imploser. Ils sont six fois plus nombreux que nous et il faudra les nourrir... Je vois des vols, des actes de vandalisme. Si seulement on pouvait les renvoyer en Syrie, chez Bachar (el-Assad) ! »
Moustapha l'interrompt : « Ce sont des sunnites comme nous. Et ce n'est pas en tenant de tels propos que nous les aiderons à se débarrasser de lui. »


Le jeune homme soupire. Las et ne voulant pas argumenter, il quitte les lieux en répétant : « Nous sommes les artisans de notre propre malheur. Avec l'arrivée en masse des réfugiés syriens, Ghazzé est devenu un village sinistré. »
« Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier », souligne en conclusion Ali, un habitant de la localité. « Il y a des réfugiés riches, qui conduisent de belles voitures, qui louent des appartements, qui travaillent et qui reçoivent de l'aide des Nations unies, ce sont des Damascènes et des Aleppins ; les employés de l'Onu n'enquêtent pas sur leur situation et leur donnent des aides. Et il y a des pauvres parmi les pauvres, qui vivent dans la misère. Durant le mois de ramadan dernier, j'ai vu un couple de Syriens rompre le jeûne en partageant une pomme et une miche de pain. Ils n'avaient rien, rien d'autre, à manger. »

 

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Ghazzé comptait initialement 10 000 habitants, mais la moitié d'entre eux a émigré depuis plusieurs dizaines d'années en Amérique latine, notamment au Brésil et au Venezuela.Ici les boulangeries, les boutiques de vêtements, les supermarchés, les épiceries, les marchés de fruits et de légumes, les garages emploient des Syriens. Et si les réfugiés syriens ne sont pas des employés,...

commentaires (3)

Qu'en est-il du nombre des infiltrés iraniens Per(s)cés ? Ils sont déjà combien, eux ?

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

17 h 48, le 10 décembre 2014

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Commentaires (3)

  • Qu'en est-il du nombre des infiltrés iraniens Per(s)cés ? Ils sont déjà combien, eux ?

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    17 h 48, le 10 décembre 2014

  • Ainsi le pays change son identité. Qui pourra faire encore sortir les syriens du Liban ?

    Sabbagha Antoine

    16 h 35, le 10 décembre 2014

  • Donc, bientôt notre Liban, colonisé par tous ces Syriens, pourra changer de nom...devinez le quel ? Car il est certain qu'une grande partie de ces "réfugiés", trop bien installés chez nous, ne retourneront jamais dans leur pays d'origine! Pour le plus grand plaisir de notre "grand frère voisin"...qui n'a jamais renoncé à vouloir récupérer ce petit bout de terre qu'il estime être le sien ! Et pendant ce temps, nos "dirigeants" continuent à se chamailler pour des broutilles, et tant pis pour leur patrie, n'est-ce pas ? Irène Saïd

    Irene Said

    15 h 04, le 10 décembre 2014