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Liban

À Ras Baalbeck, l’EI et al-Nosra empêchent les habitants de se rendre sur leurs terres

Ce ne sont pas les miradors construits et équipés par les Britanniques qui rassureront les habitants de Ras Baalbeck, village frontalier de la Syrie et partageant son jurd avec Ersal, Qaa et Fakha. Dans cette localité exclusivement chrétienne de la Békaa, les miliciens de l'État islamique et du Front al-Nosra interdisent aux habitants de se rendre sur leurs terres pourtant en territoire libanais.

Le vieux souk de Ras Baalbeck désert. La population de la localité est certes plus nombreuse en été, mais cet hiver, nombre de familles ont préféré partir par précaution.

« Il fait froid et c'est ce qui nous fait le plus peur. Car plus la température va baisser, plus les terroristes chercheront à se rapprocher du village », indique Naji Nasrallah, qui, à l'instar de tous les habitants de Ras Baalbeck, compte sur l'armée libanaise pour se rassurer. « Nous n'avons que la troupe pour nous protéger », ajoute-t-il.


Mardi, six militaires ont péri dans une embuscade à 4 kilomètres de Ras Baalbeck, dans le jurd de la localité et à moins d'un kilomètre de l'un des miradors installés par les services de renseignements britanniques. Personne au village ne s'était rendu compte en juillet dernier que l'armée, soutenue par des militaires britanniques, avait installé des miradors le long de la frontière avec la Syrie.
« Il s'agit d'une dizaine de postes d'observation, équipés de jumelles infrarouges capables de détecter tout mouvement sur cinq kilomètres. Nous n'avons pu localiser que deux », souligne Rifaat Nasrallah, notant que « les autres ont peut-être été construits du côté de Qaa ou de Fakha. Il ne s'agit pas de tours immenses mais de simples postes d'observation ».


Qaa, Ras Baalbeck, Fakha et Ersal ont une ligne frontalière de plus de 75 kilomètres avec la Syrie. Une trentaine de kilomètres relèvent de terrains appartenant à Ras Baalbeck. Ce sont des montagnes arides uniquement accessibles en 4x4 ou en camion par des personnes qui connaissent bien la région. Ici, la frontière entre le Liban et la Syrie n'a jamais été délimitée.
Les habitants de Ras Baalbeck, localité exclusivement chrétienne comptant une grande majorité de grecs-catholiques et une minorité de maronites, savent que les fondamentalistes se trouvent dans ses montagnes arides... et qu'ils ont pour guide les habitants de Ersal.
« Il y a des Syriens et des étrangers parmi eux, mais il y a surtout des habitants de Ersal, qui savent se déplacer dans ces montagnes », indique plus d'un dans le village.


À Ras Baalbeck, les habitants ont peur. « On ne sait pas à quel moment ils peuvent venir au village. Durant les neuf derniers mois, dans le jurd, il y a eu nombre d'enlèvements contre rançon, de vols, d'actes de vandalisme... L'armée n'a pas l'ordre de tirer. D'ailleurs, elle est la cible des fondamentalistes et essuie de plus en plus de pertes sans vraiment agir », indique un homme qui a requis l'anonymat. « Nous nous sentons en danger et ce ne sont pas la quinzaine d'hommes qui ont décidé de monter la garde la nuit à l'intérieur du village qui pourront nous protéger », dit-il.
Depuis plusieurs mois, des hommes du village ont pris l'initiative de monter la garde afin de décourager les miliciens d'al-Nosra et de l'État islamique, qui se trouvent à l'entrée de Ras Baalbeck, d'entrer dans la localité.
Mikhaël Nasrallah tient une épicerie. « Le village se vide en hiver, mais cette année beaucoup plus de personnes sont parties. Les voyous sont dans nos montagnes, là tout près de nous. L'attaque de mardi n'est pas rassurante... Cela implique que les miliciens de l'État islamique sont à l'orée du village et que nous sommes dans leur ligne de mire », raconte-t-il.


Quinze kilomètres séparent Ras Baalbeck de la frontière syrienne. Selon les divers témoignages des habitants, l'armée libanaise est déployée uniquement sur les trois premiers kilomètres... Le reste est devenu un repère de hors-la-loi et les habitants de la localité ne peuvent plus se rendre sur leurs terres. Il y a ceux qui possédaient des carrières, ceux qui élevaient des chèvres et des brebis, ceux qui cultivaient des arbres fruitiers...
Au cours des neuf derniers mois, nombre d'habitants de Ras Baalbeck ont été enlevés contre rançon, leur matériel agricole et les générateurs qu'ils possèdent ont été volés ou vandalisés. Depuis les événements de Ersal, les miliciens sont devenus plus durs avec eux, les empêchant d'aller sur leurs terres.
Selon nombre de témoins, presque la majorité de ces miliciens est originaire de Ersal et connaît depuis longtemps les habitants de Ras Baalbeck avec qui elle entretenait des relations de bon voisinage.

 

(Lire aussi : Frontières est : extrême vigilance de l'armée face au risque de nouvelles attaques)

 

Un projet d'un million de dollars à vau-l'eau...
« Les choses ont changé actuellement et ils ont montré les dents. Certes, il y a beaucoup d'habitants de Ersal qui demeurent des amis, mais que peuvent-ils faire contre les voyous de leur propre village. Par les temps qui courent, les gens bien gardent profil bas pour se protéger », indique Ghannam Ghannam.
La cinquantaine, l'homme est donné en exemple par tous les habitants de Ras Baalbeck. C'est un homme qui avait vu grand pour ses terrains au jurd et avait mis en place un immense projet il y a cinq ans... Depuis trois mois, il n'a plus le droit de se rendre sur ses terres, situées à 10 kilomètres de la frontière syrienne.
Ghannam Ghannam a investi plus d'un million de dollars dans un projet s'étendant sur 250 000 mètres carrés de terrains agricoles. Pour donner à son interlocuteur une idée de l'immensité de son projet, il cite de nombreux chiffres : 5 puits artésiens d'un débit de 150 mètres cubes à l'heure, 10 000 arbres fruitiers, soit 6 500 pommiers et 3 500 pêchers, 500 brebis, deux maisons de gardiens et d'ouvriers, un chalet pour la famille, des canaux d'irrigation, des pompes à eau, des générateurs d'électricité...


« J'ai voulu faire un projet pour mon fils diplômé en gestion, qui travaillait dans une banque et voulait émigrer au Canada... Quand le projet a été entamé, mon fils a quitté son travail. Il est rentré au village. J'ai dû vendre d'autres terrains que je possédais pour créer ce projet, j'ai aussi pris un crédit... Cela a commencé il y a cinq ans, tout allait encore bien en Syrie et nous étions optimistes pour la situation au Liban. L'été dernier, les arbres ont porté des fruits pour la première fois, les brebis donnaient du lait que je vendais aux producteurs de fromage... Cela fait trois mois que je ne peux plus aller sur mon terrain. J'ai vendu les 500 brebis à un prix très bas... Dans quatre mois, il faudra irriguer les arbres fruitiers, tous les jours, pour qu'ils restent en vie. Mais est-ce que je pourrais remonter sur mes terres d'ici à quatre mois ? » dit-il, montrant des images de Google Earth sur son téléphone portable où l'on peut distinguer les immenses champs labourés de son projet.
« Il y a trois mois, ils ont passé à tabac le gardien du projet et m'ont passé un message, celui de ne plus me rendre sur mes terres... Le gardien vit actuellement à l'intérieur du village, il n'ose plus dormir sur place, dans le jurd. Ils ont tenté d'enlever mon fils à plusieurs reprises... Une fois, il l'ont même confondu avec son cousin qu'ils ont kidnappé et rapidement relâché », soupire-t-il.


La trentaine, Kanj, le fils de Ghannam, met l'accent sur le côté surréel de la situation : « L'armée est stationnée à un kilomètre du projet mais n'intervient pas quand les miliciens viennent sur nos terres, il semble qu'elle n'a pas l'autorisation de s'approcher au-delà de ses postes. À plusieurs reprises, nous lui donnons des informations sur des incidents, en vain... C'est à devenir fou ! La troupe est le seul garant de notre sécurité dans la région. De grâce, il faut la laisser agir. »
Non sans amertume, Kanj évoque ses multiples tentatives de kidnapping contre rançon. « Une fois j'ai réussi à neutraliser et arrêter moi-même mes deux ravisseurs. Je les ai remis aux autorités, ils ont été relâchés au bout d'une heure », s'insurge-t-il.
Kanj, père de deux jeunes enfants, voulait un bel avenir au village pour lui et sa famille. Tout allait bien, le projet grandissait, commençait à rapporter de l'argent, mais les choses ont changé avec la chute de Yarmouk, quand les miliciens islamistes ont fui vers les montagnes de Ersal, de Qaa et de Ras Baalbeck. La situation a empiré avec les événements de Ersal, en août dernier, et les miliciens de l'État islamique et du Front al-Nosra se sont endurcis.
Comme son père, Kanj ne voit pas d'issue à la situation. « J'ai perdu espoir. Pour moi, c'est un million de dollars qui se sont évaporés. Il n'y a qu'un miracle qui pourra sauver la situation », souligne en conclusion Ghannam Ghannam.

 

 


« Il fait froid et c'est ce qui nous fait le plus peur. Car plus la température va baisser, plus les terroristes chercheront à se rapprocher du village », indique Naji Nasrallah, qui, à l'instar de tous les habitants de Ras Baalbeck, compte sur l'armée libanaise pour se rassurer. « Nous n'avons que la troupe pour nous protéger », ajoute-t-il.
Mardi, six militaires ont péri dans...

commentaires (5)

MAIS DANS CE CAS SPÉCIFIQUE... C'EST PLUTÔT LE MALHEUR DE... L'INACTION !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

14 h 02, le 05 décembre 2014

Tous les commentaires

Commentaires (5)

  • MAIS DANS CE CAS SPÉCIFIQUE... C'EST PLUTÔT LE MALHEUR DE... L'INACTION !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    14 h 02, le 05 décembre 2014

  • Pour le moment, et en attendant de leur prendre ces terres....

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    13 h 55, le 05 décembre 2014

  • C'est ce que faisait les usurpateurs de terre de 82 a 2000 au sud Liban , et ils continuent a le faire en arretant de temps en temps des bergers , la lecon a ete donnee aux salafowahabites leurs eleves , complices et allies .

    FRIK-A-FRAK

    11 h 25, le 05 décembre 2014

  • L'armee n'a pas le droit d'intervenir??? Mais c'est une honte qui l'empeche? Doit elle se laisser faire massacrer sans riposter?? et ou sont les armes promises -1 milliards $ disaient t'ils depuis tant de mois a grand roulements de tambours mediatiques??? S'ils ne veulent pas donner a l'armee ni les moyens, ni le feu ver pour intervenir...alors que le Hezbollah s'en mele.. Vivement une alliance Hezbollah-armee Libanaise..pour encercler ces 6000 rats des jurds, et mettre fin a leur presence...

    Marc Lati

    10 h 42, le 05 décembre 2014

  • LES MALHEURS DE L'ACTION ET DE LA RÉACTION !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 34, le 05 décembre 2014