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À La Une - Liban-Syrie

À Abra, des futurs « moujahidine » motivés, mais peu préparés

Il y a quelques jours, cheikh Ahmad el-Assir a prononcé une fatwa pour le « jihad » en Syrie. Des volontaires ont répondu à son appel, mais les contours de ce mouvement paraissent encore flous.

Un partisan du cheikh brandit une banderole avec le nom du nouveau mouvement, les Phalanges de la résistance libre.

Dans une des ruelles de Abra, à Saïda, ce n’est pas un grand minaret qui vous indique que vous êtes arrivé à la mosquée Bilal al-Rabah, mais une route fermée et un préau reliant deux immeubles résidentiels. En vous approchant des barrières de fer, vous vous rendez compte que la mosquée est située dans le rez-de chaussée de l’un des immeubles. Pour la prière du vendredi, des tapis sont étalés à même le bitume pour fournir des places supplémentaires aux nombreux fidèles qui doivent arriver d’une minute à l’autre. Des écrans géants sont installés dehors, pour permettre à la foule de suivre le discours du cheikh.
Car c’est Ahmad el-Assir qui fait actuellement la renommée de cette petite mosquée de quartier, par ses prises de position radicales sur les événements en Syrie et ses attaques contre le Hezbollah. Tout récemment, il a fait un appel au jihad en Syrie, à Qousseir plus précisément, demandant à de jeunes volontaires d’inscrire leurs noms pour être inclus dans des listes de combattants qui seront envoyés dans ce village syrien, où le Hezbollah a reconnu combattre les rebelles aux côtés du régime.

 

(Pour mémoire : Le Liban dans le piège syrien, l'éclairage de Scarlett Haddad)


Devant la mosquée en pleine effervescence, nous rencontrons deux de ces « moujahidine ». L’un d’eux est entrepreneur, il a 33 ans et il est marié, père d’un enfant. Interrogé sur les raisons de son acte, il évoque « un peuple victime d’une grande injustice, cible d’attaques quotidiennes, dans l’indifférence générale et le silence de la communauté internationale ». « Avec mes frères et mes amis, nous n’avons pas hésité à inscrire notre nom, affirme-t-il. On nous a demandé notre aide en Syrie, nous sommes prêts à répondre à l’appel. »
Le jeune homme affirme ne pas craindre la férocité des combats en Syrie et donne une raison surprenante à son enthousiasme : « Je suis convaincu que si nous ne soutenons pas les rebelles, nous ferons bientôt face aux mêmes atrocités au Liban. Faut-il attendre qu’ils nous massacrent dans nos maisons pour réagir ? »
Pourquoi a-t-il si peur que la guerre se déplace au Liban ? « Le même régime, les mêmes méthodes, les mêmes pays qui le soutiennent et qui exercent une hégémonie sur la région vont sévir chez nous aussi. Voilà pourquoi il faut bloquer leur projet. En défendant mes frères syriens, je serais en train de défendre mon pays aussi », insiste-t-il.
Les mêmes raisons sont invoquées par le second jeune homme que nous interrogeons, un ingénieur mécanique de 25 ans, qui travaille dans un bureau d’entrepreneurs. « Il est normal d’être révolté par ce qui se passe en Syrie, ce sont des crimes contre l’humanité, dit-il. C’est notre devoir envers la religion de secourir la population là-bas. Il est vrai que dans le passé, les rebelles avaient assuré ne pas avoir besoin de combattants supplémentaires, mais la pression est aujourd’hui trop forte à Qousseir. Il n’y a qu’à voir les appels au secours dans des enregistrements sur YouTube. Pour moi, c’est la goutte qui a fait déborder le vase. »

 

 

 


Sur leur niveau d’entraînement militaire, les deux nouveaux moujahidine déclarent n’en avoir pas encore reçu. « Mais il faut que le grand public soit conscient que rien n’est fait au hasard, assure l’ingénieur mécanique. On ne nous demande pas de mettre le fusil sur l’épaule et de monter en voiture pour nous rendre en Syrie immédiatement. Nous allons nous organiser en coordination avec nos frères à Qousseir. »
Les deux hommes restent vagues sur le détail de ce qui va suivre leur inscription. « Nous avons quelques informations, mais les opérations de résistance doivent rester secrètes », souligne l’un d’eux. « Nous ne savons pas grand-chose du plan qui est en cours de conception, répond l’autre. Ce que le cheikh nous demandera, nous serons prêts à le faire. Ce n’est pas une simple question de fatwa, il faut faire face à l’hégémonie du parti de l’Iran. »
Le « parti de l’Iran », c’est ainsi que les deux hommes appellent le Hezbollah sans jamais prononcer son nom. Le premier moujahid interrogé assure qu’il n’aura aucun problème à se trouver face à face avec d’autres Libanais en Syrie. « Dans ce pays, ils font la guerre impunément en utilisant toutes sortes d’armes, insiste-t-il. Ici, ils ont mis la main sur toutes les administrations. Nous ne pouvons plus les laisser faire. » Et la solution serait de les combattre à l’étranger ? « Nous avons organisé beaucoup de manifestations pacifiques, ils ne répondent à personne et ne modifient en rien leur comportement, répond-il. Et qu’ils ne pensent pas que leur puissance de feu nous effraie, ces temps-là sont révolus. »

 

(Lire aussi : L’implication du Hezbollah en Syrie, entre accusations et démentis)

 


« Certains sont déjà à Qousseir »
Il n’est pas aisé de connaître le nombre exact des futurs moujahidine sur les listes du nouveau mouvement fondé par cheikh Assir, les Phalanges de la résistance libre. Mais sans aucun souci de paradoxe, un des responsables du bureau du dignitaire sunnite nous tend un exemplaire du formulaire que les volontaires remplissent. On y trouve des questions prévisibles comme le nom, l’adresse, la nationalité, le niveau d’éducation... On y demande aussi au volontaire de préciser s’il a un permis de port d’armes, s’il connaît des personnalités influentes, notamment dans le secteur militaire et sécuritaire, son degré d’aptitude psychologique et matérielle à se préparer pour un tel combat...

 

Cheikh el-Assir à son domicile: "Les habitants et les combattants à Qousseir nous ont appelés au secours." 



Pour en savoir plus sur ce mouvement de jihad, nous sommes reçus par cheikh Assir lui-même, dans sa maison qui fait face à la mosquée. Il reste lui aussi flou sur le nombre de volontaires inscrits « qui se comptent par centaines ». Il lâche cependant que « certains sont déjà présents sur les lieux de combat ».
Interrogé sur les armes dont dispose son mouvement, il précise que « les moujahidine qui se rendront à Qousseir disposeront des armes qui s’y trouvent ». Il souligne quand même que ses partisans « possèdent peu d’armes, surtout des armes individuelles ».
Le récent communiqué de l’Armée syrienne libre (ASL), qui a assuré avoir besoin d’armes et non d’hommes, ne contredit-il pas son initiative ? « Cette position est tout à fait en harmonie avec ce que nous disions jusque-là, c’est-à-dire que le nombre d’hommes est suffisant dans les rangs des rebelles, et qu’il est préférable que les différentes parties libanaises ne participent pas aux combats en Syrie, répond le cheikh salafiste. Mais à Qousseir, les combattants sont complètement encerclés du côté de Homs par les forces du régime, et d’un autre côté par les régions nouvellement occupées par le Hezb. Ils ont besoin d’être secourus, leur cas est différent de celui d’Alep ou d’ailleurs. »

 

(Pour mémoire: L’ASL rejette l’appel au jihad en Syrie lancé par deux cheikhs libanais)


Ce qu’il appelle le « Hezb » fait l’objet de toutes ses critiques, et il affirme ne pas craindre un clash entre ses partisans et ce parti en Syrie. Mais ne craint-il pas, d’un autre côté, d’entraîner le Liban dans un nouveau tourbillon de violence ? « C’est une excellente question et nous étions les premiers à la poser, dit-il. Nous avons souvent fait remarquer aux responsables que l’implication du Hezb, qui date de plus d’un an et demi, entraînerait le Liban dans une guerre civile et un cercle de violence. Personne n’a réagi à nos propos ni à nos sit-in. »


Le prédicateur dément par ailleurs formellement être soutenu par des États ou par quiconque. « Nous collectons nos propres fonds pour financer nos actions », dit-il. Il précise aussi que son nouveau mouvement, les Phalanges pour une résistance libre, permettra de protéger Saïda contre une éventuelle attaque israélienne. « L’État est toujours incapable de nous défendre parce qu’il a livré la résistance à Hassan Nasrallah (secrétaire général du Hezbollah), et celui-ci dirige ses armes contre nous », explique-t-il. Résister à Israël avec des armes légères ? « La force d’une résistance est dans sa faiblesse, mais aussi dans ses tactiques, dit-il. Avec son armement lourd, le Hezb expose le Liban à de graves dangers. Nous allons cependant améliorer notre apport en armes, car il y en a au Liban. »
Par cette chaude matinée de printemps, la mosquée Bilal al-Rabah est pleine à craquer. La frêle silhouette de Ahmad el-Assir fait son apparition vers 13h. Son prêche, qui n’est autre qu’un discours politique enflammé et prononcé avec fougue, est retransmis sur des écrans géants.

 

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