Vénus Khoury-Ghata. Photo Louis Monier/Gamma-Rapho, avec l'aimable autorisation de la famille Ghata
Oublier les prix. Tous. Les aligner une dernière fois pour mieux les effacer. Le Grand Prix de la poésie, le Goncourt, les médailles, les distinctions. Ils disent l’importance d’une œuvre, jamais la vérité, l’essence d’une présence. Ils ne disent rien de ce que fut Vénus Khoury-Ghata dans le monde, ni de ce qu’elle a exigé de ceux qui l’ont approchée.
Vénus était une tragédienne. Dans son allure. Dans sa voix. Dans sa façon d’entrer dans une pièce et d’en modifier l’atmosphère. Elle ne jouait pas un rôle. Elle était le rôle. Silhouette droite, presque hiératique. Cheveux roux, flamboyants, portés comme un feu ancien, couleur de sang et de braise qui ne s’éteint pas. Et ses yeux. Lourds de cils qui donnaient à son regard une intensité trouble, troublante, parfois inquiétante.
Je me souviens d’avoir rencontré Vénus à Paris, en 2018. Elle parlait beaucoup, mais chaque phrase semblait chargée d’une tension sourde. Chaque syllabe, une envolée. Chez elle, le tragique n’était pas une posture littéraire. C’était une structure intime.
Son écriture procède justement de là. D’un lieu sans consolation. « La poésie est un métier dangereux », disait-elle. Dangereux parce qu’il expose. Parce qu’il isole. Parce qu’il rend infréquentable. Vénus écrivait avec une douceur trompeuse, souterraine, capable de fulgurances d’une violence rare. Des mots qui caressent avant de mordre. Des images d’une beauté presque maternelle, traversées soudain par la mort. « Les morts ne partent pas, ils changent seulement de pièce. » Ce n’est pas une phrase aimable. C’est une vérité qui noue la gorge. Chez elle, les morts sont là. Ils regardent. Ils exigent. Ils sont la vie.
Le Liban de Vénus n’était pas un souvenir. C’était une contamination. Une guerre toujours active dans la langue. Elle écrivait en français, mais avec une syntaxe intérieure fissurée par l’exil, par la perte, par l’impossibilité de croire à une réparation. Elle n’a jamais cherché à consoler. Elle cherchait l’exactitude. Jusqu’à la cruauté, parfois.
Vénus aimait les chats, parce qu’ils lui ressemblaient. Non pas tendres, mais souverains. Comme elle, capables de disparaître, de revenir, de griffer, de survivre sans se justifier. Des êtres autonomes, amoraux, attentifs. Chez elle, les chats n’ont jamais été décoratifs. Ils incarnaient une manière d’être au monde. La sienne. Féline.
Vénus voulait être aimée. Mais elle s’est brûlée à chercher surtout à être lue. À être vue ? En tous cas, à rester sur scène jusqu’au bout. Elle a payé cher cette intensité. Elle laisse une œuvre de géant, non parce qu’elle est monumentale, mais parce qu’elle ne recule jamais. Parce qu’elle ose la dureté, la séduction, la fulgurance et la perte dans un même mouvement auquel il manque les mots.
L’âge ne lui allait pas. Et c’est peut-être pour cela que Vénus est partie vite.
Pour rester entière. Pour rester incandescente. Pour rester, à jamais.



Dans sa poésie et ses romans Vénus Khoury-Ghata a fait connaître le Liban, ou sa vision du Liban, à une génération de lecteurs français et francophones. Et c’était une personne d’une grande générosité. Je dirais même que VKG et Étel Adnan , à deux pôles l’une de l’autre en style littéraire et en politique, représente la largeur de l’esprit et l’imagination libanais.
14 h 48, le 06 février 2026