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Culture - Disparition

Vénus Khoury Ghata, la poésie pour robe de soirée

Elle est partie sur la pointe des pieds, le cœur fatigué d’avoir trop aimé, beaucoup souffert aussi et brûlé d’un éclat parfois surnaturel. Vénus Khoury Ghata aura été l’une des icônes les plus célébrées de la littérature francophone d’origine libanaise.

Vénus Khoury Ghata, la poésie pour robe de soirée

Vénus Khoury-Ghata au cours d’une séance de signatures à Beyrouth. Photo Marwan Assaf/Archives L’Orient-Le jour

Elle disait écrire « de droite à gauche » un français habité par l’arabe. Cette écriture singulière lui servait de lien, au-delà du Liban, avec le Bécharré de son enfance, le village de sa mère suspendu à plus de 2 000 m d’altitude, au « nord de tous les nords » du pays en guerre. Bécharré où l’a précédée la plume de Gibran Khalil Gibran, où l’on écrit par atavisme, par besoin peut-être d’aller à la rencontre du monde au-delà des crêtes.

Qu’y a-t-il dans un nom ? Les parents de Vénus, lui gendarme du mandat français, elle paysanne, avaient perdu, avant sa naissance, une enfant de huit mois. Était-ce leur manière d’obliger les dieux, de la couvrir déjà d’un bouclier verbal que de lui donner ce prénom divin, de la protéger en deux syllabes ? Vénus, déesse de la Beauté et de l’Amour, obligera elle-même cette filleule aux pieds nus à vivre à la hauteur de son destin. Elle qui courait dans les rivières et s’écorchait aux cailloux et capturait des serpents avec des bâtons, comme elle le raconte devant la caméra de Ricardo Karam, est élue reine de beauté à Beyrouth en 1959.

Au bras de son premier mari, l’homme d’affaires Joseph Khoury dont elle gardera le nom après un divorce pacifique, elle brille dans les soirées mondaines, passe des journées entières à se préparer pour ces événements qui l’étourdissent. Robes longues, bijoux, séduire, attirer les regards, tout cela est du bonheur pur pour la mère de trois enfants, deux garçons et une fille, dont l’aîné, Ghassan, vient au monde quand elle n’a que vingt ans. Tant et si bien qu’il lui importe peu que Joseph Khoury « ait sa vie » avec une autre belle femme. Elle va bientôt suivre l’amour à son tour, en 1972, où elle s’établit à Paris, poétesse et écrivaine, aux côtés du chercheur Jean Ghata, scientifique spécialisé dans l’étude des rythmes biologiques et de l’horloge interne. De ce deuxième mariage naît une fille, l’écrivaine Yasmine Ghata. La vie parisienne semble à Vénus bien austère, sinon terne, au regard de la somptuosité des soirées beyrouthines. Mais bientôt, au Liban, la guerre éclate et, dit-elle, elle troque les robes longues pour ces petits tailleurs pratiques pour voyager – car sa carrière la conduit déjà vers tous les coins du monde où ses livres sont traduits –, mais surtout pour la littérature dont elle fera désormais son principal atout de séduction.

Prolongement de la poésie du frère

Vénus écrit pour être aimée, mais surtout pour se réparer quand la vie la malmène. Son regard a ce pouvoir de la transporter là où la nostalgie l’appelle, là où elle veut tout simplement. Jean Ghata meurt à 52 ans, laissant sa jeune épouse désemparée entre son veuvage et son pays en guerre. Elle porte surtout les souffrances de son jeune frère, lui aussi poète doué, « beau comme un dieu », dit-elle, venu à Paris avant elle courir sa chance mais revenant piégé par l’héroïne. Son père le fait interner au Liban dans un hôpital psychiatrique dont il tente à plusieurs reprises de s’évader, avant de subir des électrochocs qui le maintiendront dans un état d’hébétude et de bonheur illusoire. « J’écris pour prolonger son œuvre », dira encore cette sœur aînée qui tente de laver cet immense gâchis dans l’or des mots.

Se voilant la face « avec une feuille blanche » devant la guerre libanaise qu’elle n’a pas le courage d’affronter, elle plonge en apnée dans l’écriture et les livres, profitant de ses insomnies pour écrire encore et encore. Non moins de quarante ouvrages forcément inégaux, mais dont les titres à eux seuls sont chefs-d’œuvre : Le fils empaillé (Belfond, 1980) ; Une maison au bord des larmes ; Le moine, l’Ottoman et la femme du grand argentier (tous deux chez Actes Sud en 1998 et 2003) ; Le facteur des Abruzzes ; L’adieu à la fem me rouge (Mercure de France, en 2012 et 2017) ; Ce qui reste des hommes (Actes Sud, 2021), pour ne citer que ceux-là. Elle écrit aussi la biographie du poète russe Ossip Mandelstam (Les derniers jours de Mandelstam, Mercure de France, 2016). Émue par l’histoire de ce chantre des mots, mort en déportation dans les geôles staliniennes pour avoir osé critiquer le régime, elle poursuit ainsi le combat de son épouse pour sauver ces écrits qu’il lui dictait et qu’elle consignait sur de minuscules rouleaux de papier qu’elle allait confier à des amis, glissés dans des objets improbables.

La poésie de Vénus Khoury Ghata n’est pas en reste. Jusqu’à son dernier recueil, Qui parle au nom du jasmin paru aux éditions Bruno Doucey en 2025, elle aligne non moins de 34 titres plus hypnotiques les uns que les autres : Les ombres et leurs cris (1975) ; Un faux pas du soleil (1982) ; Monologue du mort (1986) chez Belfond ; Alphabets de sable (Maeght éditeurs, 2000) ; Désarroi des âmes err antes (Mercure de France, 2024) , à titre d’exemple. Traductrice, par ai lleurs, du poète Adonis, elle approche son œu vre autant avec sa sensibilité de poète que sa connaissance de l’arabe littéraire et se retrouve, dans ce rôle, véritable passeuse de culture entre le monde arabe et la francophonie.

Quels vents ont convoyés les mots jusqu’à nos bouches ?

L’étrangeté de son imaginaire autant que la singularité de sa phrase séduisent la planète littéraire parisienne et française au point de la couronner d’une quinzaine de prix prestigieux dont le Grand Prix de la poésie de l’Académie française (2009), le Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre (2011), le Renaudot du livre de poche pour La fiancée était à dos d’âne (Mercure de France, 2015), sans compter les honneurs officiels dont, notamment, la médaille de Commandeur de la Légion d’honneur, en 2017 et celle de Grand officier de l’ordre national du mérite en 2023.

« D’où viennent les mots ? », écrivait-elle dans Les mots étaient des loups (Gallimard), « de quel frottement de sons sont-ils nés, à quel silex allumaient-ils leur mèche, quels vents les ont convoyés jusqu’à nos bouches. Leur passé est bruissement de silences retenus, barrissement de matières en fusion, grognement d’eaux mauvaises ». Les mots siens, elle disait les écrire en français, mais « de droite à gauche », selon la calligraphie arabe. Sœur aînée de la journaliste et écrivaine May Menassa, Vénus Khoury Ghata comparait les langues à des outils de peinture : May écrivait l’arabe au pinceau, disait-elle en substance, et la littérature française s’écrit au couteau. Celle de May passerait en français pour du « loukoum ». En somme, transformer le loukoum originel en guirlandes d’acier aura été, cinquante ans durant, le grand-œuvre de celle que la littérature française et francophone a consacrée « Pont entre deux rives ». Une alchimie qu’elle incarnait elle-même avec son charme et son infaillible élégance, reconnaissante à ses « absents », et sans doute à ses chats adorés, de lui avoir dicté ses mots d’ailleurs et ses métaphores sibyllines. Voici qu’elle rejoint ses chers disparus, partis sans jamais refermer la porte. Elle laisse aux vivants le bagage léger de ses mots qui, telles les petites fleurs japonaises dont parle Proust, petits morceaux de papier qui s’épanouissent dans une tasse de thé, déploient avec délicatesse les tourments de toute une vie entre deux siècles, deux millénaires, deux langues, deux mondes, deux pays, deux histoires entrelacées.

Pour Vénus par Noha Baz

Elle avait été la première à répondre à l’appel. Il me fallait choisir quelques personnes prêtes à participer à cette aventure des goûts du Liban dont tous les droits étaient destinés à secourir des familles meurtries par l’horreur du 4 août 2020 et la détresse d’un quotidien amputé par les crises.
J’avais commencé par elle. En ce début de printemps, l’avenue Raphaël exultait de vie. Impériale, Vénus, cette planète du cœur, m’avait ouvert la porte avec dans ses prunelles, douceur, élégance et féminité.
Sa fille Yasmine, ange blond attentif et discret m’avait confié le malaise qu’elle avait eu le matin. Mais elle avait absolument tenu à maintenir la rencontre et s’était pliée à une séance manucure et coiffeur.
Vénus m’avait ce jour-là raconté Bécharré et les goûts de son enfance, les plats de sa mère, le Bourghol banadoura et une cuisine simple et authentique, empreinte de résignation. Son regard, où l’enfance brillait encore, se perdait de temps à autre dans les limbes des souvenirs... Elle cherchait avec exactitude les proportions, les recettes, voulant me livrer le meilleur de sa mémoire.
Entre deux bouchées de figues, son fruit préféré, qu’il avait été un miracle à trouver en cette saison, elle passait du littéraire au gastronomique, espiègle et enjouée, slalomant en souriant entre anecdotes et souvenirs.
Malgré une mémoire fracturée, elle adorait célébrer la vie et ses dîners, mémorables, réunissaient le Tout-Paris. Son gâteau d’aubergines, cette « maqloubeh », dentelle à laquelle elle insufflait élégance et vie, resteront sa signature.
Vénus Khoury-Ghata a fait de la langue un refuge et une traversée. Ses mots portaient l’exil avec douceur et transformaient la mémoire en chants.
Entre terre natale et terre d’écriture, elle a passé sa vie à semer des poèmes comme des sentinelles dans lesquelles l’intime rejoignait l’universel. A travers sa plume, les voix des absents continuaient de respirer.
Comme la déesse, dont elle portait si joliment le nom, sa douceur n’effaçait pas la gravité du monde mais l’éclairait d’une élégance tranquille. Sa poésie devenait un acte d’amour. Elle enfantait les mots, les protégeait, puis les laisser s’envoler. Ces mots qui la reconnaissaient avant qu’elle ne les appelle...
Souvenons-nous à jamais que lire Vénus Khoury-Ghata, c’est entrer dans une église sans murs, dans laquelle la poésie devient refuge et chaque phrase prière.
Aujourd’hui la voilà devenue cathédrale pour l’éternité.
Elle disait écrire « de droite à gauche » un français habité par l’arabe. Cette écriture singulière lui servait de lien, au-delà du Liban, avec le Bécharré de son enfance, le village de sa mère suspendu à plus de 2 000 m d’altitude, au « nord de tous les nords » du pays en guerre. Bécharré où l’a précédée la plume de Gibran Khalil Gibran, où l’on écrit par atavisme, par besoin peut-être d’aller à la rencontre du monde au-delà des crêtes.Qu’y a-t-il dans un nom ? Les parents de Vénus, lui gendarme du mandat français, elle paysanne, avaient perdu, avant sa naissance, une enfant de huit mois. Était-ce leur manière d’obliger les dieux, de la couvrir déjà d’un bouclier verbal que de lui donner ce prénom divin, de la protéger en deux syllabes ? Vénus, déesse de la Beauté et de l’Amour,...
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"...avec le Bécharré de son enfance, le village de sa mère suspendu à plus de 2 000 m d’altitude, " Quelle exagération! Il n'y a que les pistes de ski qui soient à cette altitude! Le village lui-même ne dépasse pas 1500m...

Georges MELKI

09 h 25, le 02 février 2026

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Commentaires (6)

  • "...avec le Bécharré de son enfance, le village de sa mère suspendu à plus de 2 000 m d’altitude, " Quelle exagération! Il n'y a que les pistes de ski qui soient à cette altitude! Le village lui-même ne dépasse pas 1500m...

    Georges MELKI

    09 h 25, le 02 février 2026

  • "...avec le Bécharré de son enfance, le village de sa mère suspendu à plus de 2 000 m d’altitude, " Quelle exagération! Il n'y a que les pistes de ski qui soient à cette altitude! Le village lui-même ne dépasse pas 1500m...

    Georges MELKI

    09 h 25, le 02 février 2026

  • Une grande dame de la littérature francophone libanaise. Qu'elle repose en paix...Mais dites-moi, comment se fait-il qu'elle reste muette sur son origine? Ni sur Wikipedia, ni sur un autre site Internet, je n'ai pu trouver son nom de jeune fille...Tout ce que j'ai trouvé, c'est ceci:"Vénus Khoury-Ghata was born into a Maronite family, the daughter of a French-speaking soldier and a peasant mother"! Avait-elle(ainsi que sa soeur May, d'ailleurs!) tellement honte de ses origines modestes pour ne jamais utiliser son nom de jeune fille??

    Georges MELKI

    07 h 56, le 02 février 2026

  • Bien que personnelement je n,ai point ete enthousiasme par ses dits poemes, je regrette une ecrivaine libanaise reussie. QUE SON AME REPOSE EN PAIX ET SA MEMOIRE SOIT ETERNELLE.

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    12 h 41, le 29 janvier 2026

  • Que Mme Khoury-Ghata repose en paix. Nos condoléances à sa famille et proches. Une perte pour la littérature / poésie et pour le Liban évidemment

    LE FRANCOPHONE

    11 h 56, le 29 janvier 2026

  • Une très grande dame, une très grande plume, une très grande chorégraphe de lettres et de mots.

    Ashjian Andreas

    11 h 07, le 29 janvier 2026

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