Chère lectrice, cher lecteur,
Il y a des figures qui, en disparaissant, éclairent mieux que jamais ce que nous refusons de voir. La mort de Ziad Rahbani n’a pas seulement endeuillé une famille ou un public ; elle a refermé une ère, celle d’un Liban lucide, ironique, résistant, qui riait de sa propre tragédie pour ne pas sombrer tout à fait. Lui qui avait su tordre les mots et la musique pour leur faire dire l’indicible, s’en est allé alors que son pays perd toujours le nord (faut-il dire plutôt le Sud ?). Et le sens.
Sa relation volcanique avec Feyrouz, entre orages et tendresses, trahissait peut-être mieux que tout leur art commun : une beauté née du conflit, une harmonie qui ne s’obtient qu’en passant par la dissonance. Feyrouz, dans son silence, semble aujourd’hui plus seule que jamais. Elle est l’icône d’un monde disparu, la voix qui flotte encore au-dessus des ruines. « Em Ziad », comme l’a si tendrement nommée un hommage récent, porte désormais ce deuil d’un fils qui, à sa manière, a aussi été un père spirituel pour toute une génération.
Et cette génération, justement, que dit-elle aujourd’hui ? Elle cherche des mots, des notes, des images, à défaut de lendemains. Salma el-Mousfi confie que travailler avec Ziad a « changé sa façon de voir les choses » : cela n’étonne guère. Il suffisait d’une seule répétition avec lui pour que les illusions tombent. Ziad ne chantait pas pour divertir. Il disait ce qu’il voyait. Et il voyait loin.
En parallèle, d’autres voix tentent de reprendre le flambeau, chacun à sa manière. Abeer Nehmé touche à la saltana, cet état de grâce suspendu où l’artiste ne chante plus : il est chanté. À Ehden, sa performance a frôlé l’extase.
Mais ailleurs, les turbulences grondent. Les jeunes cinéastes de Disorder l’ont bien compris. Leurs courts-métrages montrent un Liban fragmenté, inquiet, où le réel se diffracte en récits éclatés. Une esthétique du chaos qui ne cache pas son nom. Comme Saint Levant, ce phénomène musical en keffieh et contradictions, qui surfe sur les symboles pour mieux brouiller les pistes de l’engagement. Marketing ou sincérité ? À chacun d’en juger. Mais la confusion, elle, est là : générationnelle, culturelle, identitaire.
Et pourtant, la scène résiste. À Baalbeck, Jorge Takla redonne souffle à Carmen, cette bohémienne libre qui refuse les assignations. Non, Carmen n’est pas un opéra français, clame-t-on. C’est un chant d’ailleurs, de frontières floues, d’amours impossibles. Comme le Liban, finalement. Et si le rêve d’un Liban lucide est brisé, reste peut-être celui d’un Liban lyrique, résolument inclassable, farouchement vivant. Et résistant !
Orphelins de Ziad ? C’est toujours la même chanson, mais sans le piano.
Bonne lecture !
Maya Ghandour Hert
Cheffe du service culturel
OLJ /
le 30 juillet 2025 à 15h02