Les actrices Manal Issa et Hanane Hajj-Ali dans une scène de "Motherland", l'un des quatre courts-métrages composant le film "Disorder". Capture d'écran.
Une réunion de révolutionnaires en chambre close qui tourne à la débâcle ; une jeune rebelle qui brave un matriarcat accablant pour participer aux manifestations d’octobre 2019 ; un psychologue dépressif en pleine débandade… financière aussi et un humoriste (Chaker Bou Abdallah qui joue son propre personnage) qui aurait appelé de ses vœux la chute d’une météorite pour mettre fin à la situation catastrophique du pays. Voilà les synopsis des quatre courts-métrages réalisés par Lucien Bourjeily, Bane Fakih, Wissam Charaf et Areej Mahmoud qui se succèdent dans le film Mcha’lab ou Disorder (Désordre), à l’affiche du Metropolis jusqu’au 6 août*. Un film patchwork qui propose quatre visions singulières d’un Liban en pleine période de chaos. Depuis la crise économique de 2019, qui a déclenché des manifestations généralisées contre la corruption du gouvernement, et la détérioration de la qualité de vie, jusqu’au paroxysme de la dévastation et du désespoir d’un peuple après l'explosion du port de Beyrouth en août 2020.

Que reste-t-il d’un pays quand tout vacille ? C’est à cette question que tente de répondre ce long-métrage collectif initié par Béchara Mouzannar. Dès les premiers jours de la révolte de 2019, l'ex-publicitaire et cinéphile passionné lance le projet d’un film choral. « Dès le départ, j’ai ressenti que ce moment était exceptionnel. C’était la première fois que le peuple libanais s’exprimait d’une manière aussi tranchante. Il fallait en capter l’âme », affirme celui qui va s’improviser curateur – et coproducteur avec Philippe Jabre – de ce « film anthologie », brossant différents aspects du grand chamboulement vécu par les Libanais au cours de ces cinq dernières années.
« Je voulais que ce bouleversement s’exprime à travers les visions personnelles de plusieurs réalisateurs auxquels j’ai demandé de scénariser, chacun selon ses propres sensibilité et esthétisme, ce moment de crise totale. Et surtout d’en capturer la vérité dans l’image et le son, au moyen de tournages réalisés autant que possible en pleine période de troubles », révèle-t-il à L’Orient-Le Jour.
En confiant à quatre réalisateurs aux univers différents le soin de mettre en scène des histoires distinctes, Béchara Mouzannar, qui s’est appuyé, signale-t-il, « sur les conseils et le soutien de Nadine Labaki et Khaled Mouzanar », a voulu donner corps à une pluralité de voix libanaises. Le résultat : une œuvre cinématographique certes fragmentée et en même temps étrangement cohérente qui fait doucement glisser le spectateur du réalisme quasi-documentaire des deux premiers courts-métrages vers le surréalisme sombrement percutant et étrangement drôle des deux suivants.
Révolution dans la rue vs dans les familles
Le film s’ouvre avec The Group de Lucien Bourjeily, qui plonge le spectateur dans une réunion clandestine de jeunes révolutionnaires. Tourné en un unique plan-séquence, ce court-métrage capte avec réalisme la tension électrique de l’après-17 Octobre 2019, quand les espoirs d’un renouveau politique vibraient encore dans les rues. À travers le vacarme d’une rue en colère, c’est la désillusion qui se fait entendre, celle d’une jeunesse trahie par les promesses non tenues.

Avec Motherland, Bane Fakih change de décor mais prolonge la révolte. Dans la cuisine d’une famille chiite de la banlieue sud de Beyrouth, trois sœurs s’opposent à leur mère, figure conservatrice et garante d’un ordre patriarcal latent. Porté par les puissantes interprétations de Manal Issa, Petra Serhal, Yara Abou Haidar et Hanane Hajj Ali, ce segment explore les fissures invisibles qui minent les structures familiales traditionnelles. La révolte ici n’est pas dans la rue, mais dans les non-dits, les silences, les confrontations étouffées.
De la poésie loufoque à la fin d’un monde
Puis, le film bascule dans l’étrange avec Don’t Panic de Wissam Charaf ( le réalisateur de Dirty, Difficult, Dangerous). Sur un banc public, un ancien coach de vie, brisé par la crise, échange avec son ancien patient reconverti en « coach de la mort ». C’est drôle, loufoque, décalé et pourtant terriblement vrai. À travers cet humour noir, le réalisateur dépeint un Liban où la logique économique a tout inversé, jusqu’au sens même de la vie. Et l’acteur Rodrigue Sleiman interprète à merveille le Libanais écrasé par le poids du quotidien. Son personnage fragile et lucide à la fois déconstruit les stéréotypes de la virilité masculine du monde arabe.

Enfin, A Piece of Heaven le court-métrage d’Areej Mahmoud –au scénario cosigné avec Chaker Bou Abdallah son acteur principal qui joue son propre personnage – clôture cette anthologie dans un souffle surréaliste, quasi onirique. L’annonce d’une météorite qui va tomber sur la ville fait du comédien de stand-up un prophète de malheur. La fiction se mêle au réel, les rues se vident et la fin du Liban semble inéluctable. Pourtant, dans cette atmosphère d’apocalypse surgit une beauté fragile, une forme de grâce. Celle d’un peuple qui danse encore, même sur les ruines.
Un film primé
Vous l’aurez compris, Désordre n’est pas un simple film à sketchs. C’est une expérience cinématographique et un geste artistique engagé. Mais surtout un cri collectif, qui dépeint les secousses profondes d’un pays en état de choc et les effets psychologiques des événements récents sur sa population. En particulier sur sa jeune génération qui lutte pour faire face aux injustices persistantes avec une vitalité créative inébranlable et une admirable capacité à faire sens dans l’absurde.

Produit par Béchara Mouzannar et Philippe Jabre, (producteur exécutif), coproduit par Ginger Beirut Productions (Lara Karam Chekerdjian et Abla Khoury) et studio Humbaba, ce film libanais « entièrement financé par des fonds libanais » a été primé au festival international d'al-Gouna, en novembre 2024 où il a reçu le prix de l’audience (le « Cinema for Humanity Audience Award »). Il a également été projeté au Festival du cinéma arabe à Dubaï et fait salle comble le 7 février 2025 lors d’une projection en présence des réalisateurs à l'Institut du monde arabe, à Paris. Quatre films en un à découvrir assurément.
*Cinéma Metropolis, Beyrouth, rue Pharaon. Séances à 18h et 20h15.


